POINT DE PORTE DE DERRIERE.
Quelques jours après le voyage de Robert et de Charlot à Lotbinière, et leur visite par trop intéressée au marchand bossu, un Monsieur Gagnon, barbe grise, figure insignifiante, vint s'installer avec sa femme, une vieille laide, mais alerte et pimpante, et une servante bonne enfant, dans une maison du voisinage, qu'il acheta et paya comptant--Chose assez rare pour être signalée, d'autant plus qu'à la maison attenait une fort belle terre. Le bossu flairant une bonne pratique, alla présenter ses hommages à la dame nouvelle, et, bientôt la plus étroite amitié lia les deux maisons. Si Madame Gagnon ne se fût pas révélée, en même temps, si dévote, on eût pu craindre le jeu des mauvaises langues, car les visites du bossu devinrent bien fréquentes, et Madame allait acheter souvent. Elle achetait sans doute peu à la fois. Le mari passait pour un bonhomme, un de ces hommes commodes qui ferment les yeux pour ne pas voir. Mais qu'avait-il besoin de regarder? Madame se faisait conduire si souvent à l'église, et puis, elle était dans la soixantaine!
Victor Letellier avait été douloureusement surpris de voir l'indigence dans la maison de sa mère. A sa dernière vacance encore, il avait trouvé la demeure modeste enveloppée dans une atmosphère de paix et de félicité. Tout lui avait souri comme autrefois: les arbres feuillus et les fleurs du jardin, le seuil antique et le foyer solitaire. Le pain n'avait pas manqué sur la table, ni la gaîté dans le coeur de sa mère. C'est peut-être que l'écolier, que l'étudiant, fatigué des murs du collège qu'il ne peut franchir impunément, altéré de soleil, d'air et de liberté, se plaît, dans son exaltation, à revêtir, comme d'un nimbe lumineux, tous les objets qu'il a regrettés longtemps, et longtemps évoqués dans ses rêves. Depuis plusieurs années, en effet, la maison de la veuve Letellier s'en allait en ruine. Un contrevent était tombé, et le gond de fer rouillé qui le soutenait depuis vingt ans n'avait pas été remplacé par un gond neuf; le pignon dépeinturé laissait voir, comme une tache honteuse, sa petite fenêtre brisée, où les chapeaux de paille remplaçaient les vitres; le perron devenu poussière sous la pluie et les pieds, se voyait remplacé par une bûche de merisier mal écarrie. Les bardeaux de la couverture se garnissaient d'une mousse verdâtre. Le lambris du carré, blanchi à la chaux autrefois, avait pris une teinte grise et sombre sous l'action de la pluie. La grange ne se portait pas mieux, et, sans de forts étais qui la soutenaient encore, le vent de nord-est qui souffle fort en cet endroit, l'eût couchée sur son vieux châssis en pourriture. La misère s'échappait par tous les ais, par toutes les pièces, et cependant le jeune avocat ne venait que de l'apercevoir. Il en ressentit une profonde commotion. Tout son passé de joie et de lumière se perdit dans une ombre épaisse! il regretta d'avoir été heureux pendant que sa mère souffrait.
Un instant l'amour--ce baume divin auquel nul ne résiste--l'amour calma son chagrin et lui rendit le bonheur. Mais ici encore le calme présageait la tempête, le soleil annonçait l'orage. Marguerite, qu'il avait vue si rieuse et si aimante, était devenue tout à coup chagrine et presque sauvage. Elle semblait se trouver mal à l'aise devant lui, et paraissait le fuir. Un changement aussi prompt était inexplicable et portait le trouble dans son âme. Il était venu débordant d'ivresse et d'espérance, il allait repartir désespéré. Il était venu se reposer dans la solitude des champs, se distraire dans les plaisirs du village, avant d'entrer dans l'arène où chacun combat contre tous pour conquérir sa part des biens de la vie, et il allait, comme un coursier que l'on presse d'atteindre le but, continuer sans repos, sa marche difficile. Il lui tardait de rendre à sa bonne mère un peu de tout ce bien qu'elle lui avait fait; et, si la fortune tardait trop à venir, il trouverait, dans la maison de Picounoc, un refuge à cette femme aimée. Et même, n'était-ce pas là la voie la plus courte pour arriver à la félicité? Le mariage de Picounoc et de Noémie ne serait-il pas le gage de l'union de Victor et Marguerite?
--Oh! les jours sombres achèvent, et j'ai tort de me désespérer, se dit enfin le jeune avocat; encore quelques mois et, sans doute, l'allégresse rayonnera dans tous nos coeurs.
Avant de s'en retourner à Québec, Victor alla faire ses adieux à Marguerite. Il dissimula d'abord, sous un air d'indifférence et un ton badin, le chagrin dont il était rempli. Marguerite éprouva un long serrement de coeur en le voyant parler aussi gaîment de son départ.
--Ta pauvre mère va s'ennuyer, dit-elle....
--Je lui écrirai souvent....
--Viendras-tu cet hiver?
--Peut-être aux jours gras, si je gagne quelques dollars pour payer ma voiture.