--Qui je suis? votre futur mari.

--A quand notre mariage? demanda-t-elle ironiquement.

--A bientôt, mademoiselle.

XIV

KISASTARI

L'ex-élève et Baptiste, Félix et John s'étaient mis à la poursuite de leurs ennemis avec l'acharnement des loups qui ont trouvé la piste du troupeau. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas engager la lutte ouvertement avec eux et les battre quand ils seraient prévenus et préparés, mais ils espéraient les surprendre et peut-être, qui sait? délivrer leur ami, le grand-trappeur; les indiens passent si aisément et si vite de la crainte à l'insouciance, de la prudence à la témérité.

Rendus à l'endroit où Litchanrés et Couteaux-jaunes en étaient venus aux mains, ils hésitèrent un peu, ne sachant quelle direction prendre; car un parti de sauvages s'était dirigé vers la rivière Athabaska, et l'autre, vers le nord. Cependant, ayant examiné attentivement le gazon et les branches, sur le passage des deux tribus, ils trouvèrent celui-là plus foulé et celles-ci plus rompues du côté de la rivière. Ceux qui s'étaient dirigés par là avaient dû passer rapidement, sans prendre le temps de choisir les éclaircies et les endroits les plus favorables. Ils se sauvaient donc. Et les vaincus, c'étaient les Litchanrés puisque leurs morts étaient restés en proie aux bêtes fauves. Kisastari ne put leur fournir aucun renseignement; il ne se souvenait que d'une chose: avoir été frappé par derrière. Et il eut donné beaucoup pour rencontrer le lâche qui l'avait ainsi attaqué. Il ne voulut pas suivre les blancs; il était encore trop faible pour marcher vite. Au reste, il voulait, en chassant, pour se nourrir, rejoindre sa tribu. Les chasseurs canadiens étaient pressés d'atteindre les Couteaux-jaunes. Ils arrivèrent assez tôt pour sauver le grand-trappeur d'une mort certaine, mais, à leur insu, car ils ne le virent point. Ils voulaient seulement appliquer la vieille loi du talion: oeil pour oeil, dent pour dent. Ils savaient que les Couteaux-jaunes étaient des assassins, ils savaient que le grand-trappeur ne devait pas sortir vif de leurs mains sanglantes, et ils étaient d'humeur à venger sur tous la mort d'un seul. Pour eux, tous les Couteaux-jaunes ne valaient pas un grand-trappeur. Ils poursuivirent les fuyards et arrivèrent sur les bords du lac noir. La tribu venait de ployer ses tentes. Au loin, sur le lac, des canots s'en allaient vers le nord, et les avirons fouettaient l'onde avec rapidité.

--Les lâches! ils se sauvent! s'écria l'ex-élève, n'importe, nous les rejoindrons.

Le grand-trappeur n'avait pas vu ses amis. Il crut que les Couteaux-jaunes l'enveloppaient dans un cercle qui allait se rétrécissant toujours, et, pour ne pas perdre toute chance, il se précipita au hasard, courant de toutes ses forces, pour tromper les balles et distancer les assassins. Quand les coups de feu eurent cessé de retentir, il s'arrêta. Un sourire de satisfaction passa sur sa noble figure, et sa pensée monta vers le Seigneur. Il éprouvait un étrange contentement de se savoir libre; il se contemplait avec une sorte de bonheur.

--Dieu m'a protégé, se disait-il, d'une façon évidente, car comment aurais-je pu éviter de pareilles embûches? Le renégat a voulu paraître généreux aux yeux de quelqu'un.... Ah! je le vois! exclama-t-il... tout-à-coup: c'est Iréma qui me sauve à son tour! comment? je n'en sais rien, mais c'est elle! Pauvre enfant! que Dieu te protége, et qu'il te délivre des mains du monstre qui t'a saisie.