Il se dirigea vers la rivière Athabaska, avec l'intention d'en suivre le cours jusqu'au lac de ce nom. Il atteignit la rive droite de cette rivière, le deuxième jour au coucher du soleil. C'était un des plus beaux jours du mois de juin. Son attention fut attirée par une petite lueur lointaine qui se reflétait dans l'eau paisible: Amis ou ennemis, pensa-t-il, je vais voir qui a campé là!
Et il partit, marchant avec précaution pour ne pas donner l'éveil. Il longea la rive et, se glissant comme un serpent sous les feuillages, il arriva à quelques pas du feux. Personne ne rôdait autour de ce foyer, et la flamme allait s'éteignant insensiblement. Il pensa que les chasseurs étaient partis, ou s'étaient cachés à son approche pour le surprendre ou le reconnaître. Sachant que les seuls ennemis qu'il avait à craindre, les Couteaux-jaunes, ne pouvaient se trouver là, il s'approcha du feu hardiment et le réveilla en l'attisant avec un rondin à demi-brûlé. Il se disait qu'il valait autant passer la nuit en cet endroit qu'ailleurs, et que le feu allumé par des inconnus le réchaufferait tout aussi bien que celui qu'il allumerait lui-même. Les flammes pétillaient et jetaient une vive lueur sur le rivage. Un ruban de feu traversait la rivière, et un voile d'une horrible obscurité couvrait le bois et se déroulait dans l'air à une faible hauteur. Cependant cette obscurité n'était que relative. Le voile, sombre pour celui qui se trouvait au dessous, était lumineux pour ceux qui le voyaient de loin.
Deux canots d'écorce descendaient rapidement la rivière, gagnant le lac Athabaska. Le premier portait un missionnaire catholique et trois soeurs de charité, qui s'en allaient catéchiser les pauvres infidèles, au milieu des neiges du Mackenzie; il était conduit par deux chasseurs indiens. Le second n'était monté que par deux rameurs; il portait des provisions et du bagage.
--Ohé! ohé! dit tout à coup l'un des sauvages du premier canot, il y a des chasseurs là-bas; le feu se répand sur la rivière comme le soleil levant, et nous fait une route de lumière.
--Ce sont peut-être de pauvres amis qui n'ont pas vu la robe-noire depuis longtemps, reprit le missionnaire, arrêtons-nous en cet endroit pour y passer la nuit.
--Si nous chantions un cantique? proposa une des religieuses, ceux qui ont campé là ne prendraient point ombrage de notre arrivée et ce serait peut-être plus prudent.
Aussitôt les soeurs de charité, le prêtre et les sauvages, se mirent à chanter:
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours.
Et loin, bien loin, dans la forêt solitaire, on entendit les échos fidèles répéter tour à tour.