LA CAVERNE.
Le Hibou-blanc et les guerriers se dirigèrent d'abord sur le fort Reliance, qui se trouve au nord du grand lac des Esclaves, et tout à fait à l'extrémité est. De là ils se rendraient au fort Providence, en longeant la rive nord du grand lac. C'est au fort Providence que le vieux chef devait épouser Iréma. Ensuite, remontant la rivière des Couteaux-jaunes, ils iraient, en attendant la saison de la chasse, dresser leurs tentes sur les vastes terrains occupés jadis par leurs aïeux. Iréma, esclave de la parole donnée, suivait la tribu ennemie. Libre, elle eut pu, la nuit, quand l'ombre épaisse enveloppait le camp, s'élancer dans la forêt et tromper le vieux chef renégat. Mais, dans sa naïveté, elle craignait la vengeance du Grand-Esprit, qui veut que l'on soit fidèle à ses promesses. Chrétienne, elle priait, se soumettait, mais n'espérait plus. Le Hibou-blanc ne la perdait guère de vue, se louait de sa bonne fortune et songeait au jour prochain de son hymen.
Les trappeurs canadiens prirent une autre route. Ils se rendirent au fort du Fond-du-lac, où ils achetèrent un canot d'écorce, et, chantant "Vive la Canadienne," ils fouettèrent les flots de leurs avirons légers. Le canot glissa comme une feuille légère sur la surface unie du grand lac. Il se dirigeait vers le fort Chippeway sur la rivière des Esclaves.
En face du fort se trouve cette petite île dont l'ex-élève a parlé à ses compagnons: rocher nu et triste où le vaillant ami du grand-trappeur, Pierre Robitaille, se réfugia pour échapper à la fureur des Couteaux-jaunes, et où il trouva une si lamentable mort. Le grand-trappeur ne passait jamais au fort Chippeway, sans se rendre à cette île déserte, pour y prier, dans la petite grotte où reposaient les cendres de son ami. Pendant que le missionnaire et les bonnes religieuses donnaient d'utiles et pieuses instructions aux indiens qui habitaient le voisinage du fort, le grand-trappeur monta dans un canot d'écorce et rama vers la grotte solitaire qui se trouve à l'ouest de l'île. Il tira son canot sur la grève; détacha de son cou la corne de poudre qui pouvait l'embarrasser et la déposa dans la pince. Il se mit sur les genoux et les mains, et se glissa dans l'antre sombre. Après avoir marché ainsi l'espace d'une demi-minute, il se leva debout, car la voûte de l'antre s'arrondissait tout-à-coup à une hauteur de dix pieds au moins. Quelques stalactites pendaient comme des cristaux, et, vers le milieu, formant comme une colonne, un stalagmite à demi-rompu, montait comme pour soutenir l'édifice naturel. Sur la pierre, au fond, était appuyée une croix de bois. Le grand-trappeur vint s'agenouiller au pied de cette croix. Une lueur indécise flottait sur les sombres parois de la grotte. Le chasseur chrétien fit une longue prière, et ses yeux fermés ne virent plus que les choses du souvenir. Quand il voulut, une dernière fois, regarder et embrasser l'humble croix qu'il avait lui-même placée sur les cendres de son ami, depuis tant d'années, il eut un mouvement de surprise, comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut. La pâle clarté avait disparu; seulement, un reflet arrivait encore sur la croix, comme une lame mystérieuse qui aurait traversé les ténèbres. Il s'avança vers l'ouverture, debout, puis en rampant. Son étonnement augmentait à mesure qu'il approchait: Suis-je donc aveugle, pensait-il? Il n'était pas aveugle, mais une pierre énorme fermait l'entrée de la grotte.
Les indiens Ours grognard et Renard d'argent avaient, depuis quelques jours, dissimulé leur ressentiment, mais non pas renoncé à leur idée de vengeance. L'indien ne raisonne guère d'ordinaire, et se laisse volontiers tromper par les apparences. Peu enclin à la charité chrétienne, il aime mieux punir un innocent que de laisser échapper un coupable. Ils avaient donc épié le grand-trappeur, et s'étaient rendus dans l'île peu de temps après lui. Traversant le rocher à pied, au lieu de le détourner en canot, ils étaient arrivés assez tôt pour voir le chasseur blanc s'introduire dans la grotte. Alors ils roulèrent, en le soulevant avec un levier, le caillou qui formait une porte inébranlable. Après avoir accompli cet acte cruel, ils se dirigèrent vers la rivière de la paix, car ils n'osèrent plus retourner au fort et paraître devant la robe noire.
Les Litchanrés, privés de leur jeune et vaillant chef, atteignirent bientôt la rivière Athabaska qu'ils traversèrent, afin d'être plus en sûreté, et s'avancèrent vers la rivière de la Paix, chassant et pêchant sans crainte. Ils s'étaient campés depuis quelques jours dans cette presqu'île carrée que forme la rivière en courant droit au nord, puis à l'ouest, puis au sud, et ils allaient se mettre en marche, quand ils entendirent les détonations d'armes à feu. Ils crurent à une surprise et, réunis en peloton, ils se préparèrent à la défense. Le silence s'étendit de nouveau sous les bois. Un éclat de rire apporté par l'écho rendit l'assurance aux indiens effrayés: Ce sont des chasseurs, dirent-ils. Et, pour les inviter à s'approcher, ils se mirent à chanter un cantique pieux que la robe noire leur avait enseigné. Deux chasseurs accoururent aussitôt. C'étaient Ours grognard et Renard d'argent. Le surprise fut grande de part et d'autre.
--Où est donc la robe noire et les femmes de la dévotion? demandèrent les Litchanrés aux guides traîtres.
--Nous étions fatigués et nous voulions rejoindre nos frères, répondirent ces derniers, c'est pourquoi la robe noire a engagé d'autres guides à Chippeway.
Ils ne parlèrent point de Kisastari, car ils eussent été amenés à faire l'aveu de leur cruelle action, et ils aimaient mieux voir le grand-trappeur périr d'une mort injuste, que de s'exposer à son ressentiment. Cependant l'une des femmes de la tribu s'avançant auprès d'eux leur dit: Vous ne voyez pas le jeune chef, et vous ne demandez pas où il est.
Les traîtres se trouvaient mal à l'aise. Ours grognard répondit: Kisastari est brave et il se moque des ennemis, Kisastari est bon tireur et il s'attarde à la chasse, sans doute.