Un cri de douleur monta du sein de la forêt.

--Kisastari ne chasse plus, répliqua le plus vieux des guerriers: Kisastari est brave, mais il ne peut voir le lâche qui vient traîtreusement frapper par derrière. Kisastari est mort!

Une nouvelle clameur s'éleva. Les guides infidèles commençaient à comprendre la folie de leurs soupçons. Ils furent tout à fait désolés quand ils entendirent le récit de l'attaque des Couteaux-jaunes et du combat sans merci qui avait eu lieu. Une même pensée leur vint à l'esprit: Retourner à la grotte pour délivrer, s'il en était temps encore, leur innocente victime. La tribu se mit en marche. Les deux complices partirent aussi, mais peu à peu ils se laissèrent devancer, puis, changeant de route, ils revinrent vers le lac. Ils avaient laissé Chippeway depuis deux jours et s'étaient amusés à chasser; ils pouvaient donc, en une journée de marche, retourner à l'île déserte.

Le grand-trappeur devina de suite la vengeance lâche des guides. S'il en fut douloureusement affecté, il n'en fut pas surpris. Il essaya de soulever la pierre, mais elle resta inébranlable. Il ne pouvait se dresser, et la position gênante dans laquelle il se tenait l'empêchait de déployer toutes ses forces: Les misérables ont bien pris leurs précautions, pensait-il. Il voulut la pousser de ses pieds en appuyant ses bras musculeux sur les angles des parois. Elle obéit un peu et il eut un éclair d'espérance, un tressaillement de joie. Un nouvel effort demeura stérile. La pierre s'était rassise plus solidement. Il savait bien qu'il était seul sur ce rocher et que ses cris seraient inutiles; cependant il appela. Sa voix sonore et tremblante résonna dans l'antre fermé, et retomba sur lui-même. Au dehors nul ne l'entendit. Une espèce de fureur s'empara peu à peu de ses esprits, et il sentit ses muscles se roidir sous la peau cuivrée de ses bras et de ses jambes. Une sueur froide vint mouiller ses tempes, et il se rua avec plus d'acharnement sur la pierre implacable. Le sang jaillit de ses doigts déchirés, mais la porte maudite ne céda point. Alors, sombre, découragé, il regagna le fond de l'antre. Le rayon pâle qui venait du dehors éclairait toujours la pauvre croix. Il se mit à genoux et, de ses bras palpitants, il entoura le signe du salut. Sa pensée évoqua le souvenir de son ami; des larmes amères coulèrent sur ses joues: O mon ami, je vais reposer avec toi, s'écria-t-il, et nos cendres vont se confondre dans la mort. Il pria longtemps: il voulait mourir en priant. Il regrettait bien d'avoir laissé dans le canot sa corne de poudre.... La poudre a tant de force.... Il passa tout un jour dans ces transes mortelles, puis il s'endormit. Le sommeil au pied de la croix est paisible: le grand-trappeur eut quelques heures d'un repos fortifiant. Son esprit s'échappa du sombre tombeau qui emprisonnait son corps, et, rapide comme la lumière, il s'envola de régions en régions jusqu'aux rives enchantées du Saint-Laurent. Ah! les malheureux peuvent bien désirer la mort! Morts ils ne traînent plus leur corps souffrant, et leur esprit libre monte sans cesse vers l'éternelle félicité. Au malheureux le sommeil est doux, mais terrible est le réveil! Le grand-trappeur s'éveilla. Le pâle reflet toujours fixe, toujours immobile, qui venait du dehors, éclaira soudain son esprit, comme il éclairait la croix. Une stupeur profonde succéda aux délices du rêve, et la réalité implacable se dressa comme un spectre devant sa pensée. Il eut voulu se persuader que le réveil n'était qu'un cauchemar, mais le souvenir de la veille revint avec toutes ses horreurs. Il se mit à genoux pour demander au Seigneur la résignation et le courage, s'il fallait mourir dans ce sépulcre horrible. Il fit de nouveaux efforts pour remuer la lourde pierre; mais sa vigueur ne put triompher, et, comme l'aigle fatigué qui replie ses ailes et s'arrête sur le rocher abrupt, il revint, en se traînant, au fond de la sombre alcôve: Si Kisastari avait pu parler! pensait-il. Il pensait encore: Ces indiens sont bien insensés qui me soupçonnent d'une action cruelle et lâche, moi qui fus toujours leur ami et leur défenseur! La faim déchira ses entrailles et il devina les terribles souffrances qui l'attendaient. Déjà ses yeux étaient hagards, ses orbites, creuses et bistrées. Les muscles de ses membres ressemblaient à un réseau de cordes fines sous un tissu transparent. Il se leva. Il chancelait. Cela lui fit peur: Mon Dieu, dit-il, encore un jour et je ne me tiendrai plus debout. J'étais fort pourtant! et je résistais à la fatigue!... Il n'avait ni mangé ni bu depuis plus de deux jours. Il portait sur lui des allumettes chimiques; il fit du feu, sans savoir pourquoi, et se mit à regarder son étrange demeure. A la clarté des allumettes, les stalactites jetèrent mille étincelles. On eut dit des clochetons de diamant renversés: Mon sépulcre est beau, murmura-t-il.... Tout-à-coup il crut entendre le bruit dés avirons dans l'eau. Une angoisse serra son coeur: il avait peur de la déception. Il prêta l'oreille.

--Tiremus canotum nostrum in grevam! dit une voix.

--Ce qui veut dire: Débarquons! ajouta une autre voix.

--Oh! yes, sautons sur le terre, reprit un troisième.

--Allons! mes amis, dit un quatrième, mais hâtons-nous si nous voulons arriver au fort Providence avant les Couteaux-jaunes.

--Un pater et un ave devant la croix de ce pauvre Robitaille, et nous filons, filamus.

--Moi attendre vous autres dans le grève, near about, dépêchez-vous!