LE RETOUR AU VILLAGE.
Jeudi le 28 septembre 1871, Picounoc serra sa dernière gerbe de blé. Il avait rudement fauché depuis un mois, et les épis, après avoir javelé sur le champ, avaient été liés en gerbes, puis transportés sur les grandes charrettes, dans les tasseries. La récolte était bonne; le temps s'était tenu au beau, et les grains: avoine, orge, blé, seigle et sarrasin, tout se sauvait en bon état. Aussi, Picounoc était de joyeuse humeur, et, ce jour-là, il fêtait la grosse gerbe. Il avait bien, pour être gai, une autre raison non moins valable: il épousait, dans quelques jours, la femme aimée depuis vingt ans, et Marguerite sa fille allait, en même temps, devenir l'épouse d'un jeune avocat riche de talents et d'espérances.
Il s'en allait midi. Marguerite balayait la place, car sa future position de grande dame ne la rendait ni vaine, ni paresseuse. Le balai de cèdre ramassait net les petits brins de paille, les légers flocons de laine et les mille parcelles de toutes sortes de choses qui émaillent nos planchers, après un bout de temps de travail au métier, de serrée, ou de filage. Des rayons de soleil entraient par les fenêtres comme des glaives d'or, et la poussière, au moindre souffle, se mettait à tourbillonner follement dans ces rayons. Tout à coup Marguerite s'arrêta, surprise, à l'aspect d'un étranger qui frappa à la porte. Cet étranger portait deux pistolets à sa ceinture et une carabine. Mais retournons de quelques heures en arrière, et racontons bien chaque chose en son temps.
Deux hommes inconnus étaient débarqués durant la nuit à Batiscan. Ils venaient de loin. L'un des deux se rendit à pied à Deschambeault, et l'autre traversa au sud, dans la chaloupe qui fait régulièrement, chaque jour, le trajet de Batiscan à St. Pierre Lesbecquets, pour accommoder les voyageurs qui veulent prendre les bateaux de Montréal ou de Québec. Celui qui avait pris le chemin de Deschambeault, pouvait compter quarante quatre ans et ne paraissait pas en avoir plus de trente six, tant il avait de gaieté dans les yeux, et tant riait toujours sa figure bronzée. Il était de taille moyenne, un peu sec, nerveux et vif. Il portait une longue barbe noire; du reste, tous deux étaient riches de barbe et de cheveux. L'autre semblait porter sur ses puissantes épaules un fardeau de douleurs. Ce n'est pas à dire qu'il était courbé; il se tenait droit, le front haut, l'oeil ferme, et l'on se détournait pour le voir en murmurant: c'est un bel homme! Il avait quarante deux ans, je crois. S'ils n'eussent pas été des hommes de fer, des marcheurs infatigables, ils se seraient fait conduire en voiture; mais la voiture, ils jugeaient que c'était bon pour des femmes ou des malades, et, depuis nombre d'années ils n'en avaient éprouvé ni les commodités, ni les inconvénients. Ils venaient de loin, ces hommes, et l'un d'eux n'avait pas vu depuis vingt ans les flots d'émeraude du plus beau fleuve du monde, ni les campagnes riantes qui l'entourent comme d'un ceinturon d'argent. Inutile de vous décliner les noms de ces étrangers, vous les avez jetés au vent: le grand-trappeur et l'ex-élève! Eh bien! oui, l'ex-élève et le grand-trappeur qui s'en viennent embrouiller les cartes et gâter le jeu de Picounoc, au moment où il va gagner la partie. Le grand-trappeur risque tout pour tout, et il le sait bien. Il n'a pas tué sa femme, c'est vrai; mais il en a tué une autre, et il est meurtrier. S'il se fait connaître, il sera arrêté, jeté en prison; il s'assiéra sur le banc des accusés, et qui sait? il montera peut-être sur l'échafaud. S'il demeure inconnu, il verra sa femme, qui se croit veuve et libre depuis vingt ans, passer enfin dans les bras d'un autre!... Effrayante alternative! Mais ne pourrait-il pas se faire connaître de sa femme seulement, lui dire de vendre ses biens et l'emmener vivre ailleurs? C'est à cette dernière décision qu'il s'est arrêté en effet. Il saute de la chaloupe sur le rivage et monte la côte escarpée de l'Eglise de St. Pierre Lesbecquets. Il faisait nuit encore. Il ne voulut pas, comme la plupart des autres voyageurs, s'arrêter aux maisons de pension pour dormir et déjeuner ensuite. Une force mystérieuse le poussait vers Lotbinière; une pensée unique l'absorbait tout entier: revoir sa femme et son enfant. Mais que de craintes! que d'angoisses serraient son âme! Noémie vit-elle encore? et, si le chagrin ne l'a pas tuée, est-elle demeurée fidèle à son premier amour? Elle était encore vivante et libre il y a cinq ans; l'ex-élève l'a vue alors et lui a parlé.... Mais cinq ans c'est long, quand on considère tout ce qui peut arriver dans cinq jours! Et l'enfant, le petit Victor, qu'est-il devenu? Bientôt il aura une réponse à toutes ces questions, et c'est ce qui l'effraie. Il a peur de la vérité. Il eut pu, dans la traversée, s'informer de bien des personnes et apprendre beaucoup de choses, mais il n'avait osé parler. Les gens l'avaient regardé avec une certaine curiosité, mais personne ne le fit sortir de son mutisme.
Parmi les passagers de la chaloupe se trouvait un jeune homme d'une tournure élégante et d'une excellente éducation. Ses manières affables et son discours intéressant, semé de saillies originales, le firent de suite remarquer de tous. Il se trouvait assis auprès du grand-trappeur. Plusieurs personnes lui demandèrent son avis sur certaines matières, les chances qu'elles pouvaient avoir de gagner un procès intenté dans telle circonstance ou pour telle raison. Toujours il répondit avec franchise et prudence. Ceux qui ne le connaissaient point comprirent qu'il était avocat. En effet, c'était Victor Letellier qui montait de Québec pour la fête de la grosse-gerbe. Lui non plus ne prit pas le temps de dormir, mais il déjeuna et loua un cocher. La distance entre la traverse de St. Pierre et la concession St. Eustache, à Lotbinière, est de six lieues. Le chemin est coupé par des ravins profonds et rempli d'ornières, dès que le soleil, moins chaud, refuse d'aider les fossés à pomper l'eau: c'est-à-dire qu'il faut trois heures au moins, et plus souvent quatre, aux cochers de la campagne pour aller d'un lieu à l'autre.
Le jeune avocat atteignit le grand-trappeur un peu en bas de l'église de St. Jean-des-Chaillons, dans l'anse du Calvaire. Il le reconnut pour un de ses compagnons de chaloupe: C'est un marcheur à ce qu'il paraît! pensa-t-il: après tout il peut se faire qu'il ne dédaigne pas la voiture.... Arrête, charretier, fit-il, quand il arriva près du voyageur.
Le cocher arrêta.
--Montez-donc dans ma voiture, Monsieur; puisque nous allons du même côté nous pouvons aller dans la même voiture.
--Je vous avoue que j'aime bien à marcher... répondit le grand-trappeur.
--Vous aimez peut-être à jaser aussi; nous causerons pour tuer le temps....