--Est-ce notre ami Paul? murmura-t-elle.

--Non mère, mais c'est un chasseur comme lui et son ami intime. Nous verrons Paul dans quelques jours; il est à Deschambeault.

--Venez-donc vous asseoir, dit Noémie au grand-trappeur. Et elle lui présenta une chaise. Le grand-trappeur avait envie de se faire connaître de suite, tant le faisait souffrir ce silence qu'il gardait depuis plus de vingt ans; mais la pensée d'être arrêté, si l'on venait à apprendre son retour dans le village, et la peur de causer à sa femme une surprise trop grande, le retinrent. Il s'assit après avoir déposé sa carabine dans un coin, et, silencieux, se prit à regarder, avec amour et curiosité, chaque objet, dans le vaste appartement. Tout avait pris un air d'antiquité; les années avaient voilé d'une teinte pâle et presque de deuil les images et le crucifix pendus au mur; les vitres paraissaient moins brillantes que jadis; c'étaient sans doute les barreaux noirs des fenêtres qui les assombrissaient; les meubles disloqués semblaient se cacher dans les coins; le banc des seaux n'avait plus de peinture, et la tasse à boire, pendue au clou, était encore--sauf le fond--la tasse d'il y a vingt ans.

Le déjeuner fut servi. Le chasseur mangea peu. Il était neuf heures cependant, et il n'avait rien pris depuis la veille.

--Vous venez veiller ce soir, mère? demanda le jeune avocat.

--Oui, j'ai promis à Picounoc que j'irais.

Le grand-trappeur tressaillit à ce nom.

--Et tu es toujours décidée? reprit Victor en souriant.

--Je ne puis pas reculer, maintenant. A mon âge, on réfléchit avant de s'engager.

Le grand-trappeur éprouva comme une angoisse, et il eut peur d'en entendre davantage. Il se leva.