--Ce Picounoc dont vous parlez, demeure-t-il loin d'ici? demanda-t-il.

--Non, monsieur, se hâta de répondre Victor; c'est la quatrième maison au nord du chemin. Une assez jolie maison avec galerie sur le devant.

Il prit sa carabine et sortit après avoir donné une chaude poignée de main à Victor et à la veuve.

--Allons! se dit-il à lui-même quand il fut seul dehors, un vieux trappeur comme moi doit avoir plus de force qu'une jeune fille, et être capable de cacher un peu ses émotions. Courage! la coupe des amertumes, est vidée. J'arrive assez tôt, puisque Noémie est encore seule au foyer où je l'ai laissée il y a si longtemps.... Ah! je me sens capable de dissimuler ma joie ou mes larmes maintenant, car je ne crains plus que le bonheur m'échappe! Et Noémie est belle encore, malgré la trace de pâleur que les regrets et les ennuis, ont laissée sur son front!

Il se rendit chez Picounoc et c'est lui qui arriva pendant que Marguerite balayait. Picounoc était de bonne humeur, on le sait, parce qu'il allait posséder Noémie et parce que la récolte était bonne. Il invita le grand-trappeur à passer l'après-midi et la soirée avec lui pour voir la fête de la grosse gerbe.--Vous nous parlerez des sauvages; vous nous raconterez vos courses lointaines, vos aventures de toutes sortes, et cela nous intéressera beaucoup, lui dit-il.

Picounoc qui avait souffert pendant vingt ans tout ce qu'un amour malheureux peut causer de tourments et d'angoisses, s'était abandonné aux transports de l'espérance et aux ivresses des plus doux rêves. Il ne songea guère à prier, mais il repassa mille fois dans son esprit, tout le travail qu'il avait fait, toutes les ruses qu'il avait employées, tous les moyens qu'il avait appelés à son aide pour atteindre ce but si ardemment convoité. Il se trouvait payé de ses veilles et de ses peines, de sa persévérance et de son dévouement. O que l'amour d'une personne aimée est d'un grand prix! Et combien dépensent toute leur vie et toute leur énergie à rechercher cet amour qu'ils ont entrevu dans leur rêves de jeunesse! Et combien aussi, dès que leurs voeux sont remplis, dès qu'ils ont porté à leurs lèvres ardentes la coupe de la volupté, s'écrient avec le plus heureux et le plus sage des hommes: Vanité des vanités!

--Restez, monsieur, dit Marguerite, à son tour, d'une voix qu'elle rendait bien aimable.

Le grand-trappeur enveloppa la jeune fille d'un regard profond et triste. Elle rougit et ce regard lui fit mal. Elle eut comme le pressentiment d'un grand malheur. Elle ne savait pourquoi, mais soudain elle voulait voir cet homme s'éloigner. Et lui, il la regardait toujours, et il y avait une immense pitié dans ses yeux: Je reste, dit-il, cela me fait plaisir. Puis, après un moment: Vous fêtez donc encore la grosse gerbe par ici? demanda-t-il.

--Oui, répondit Picounoc, quand l'année est bonne. Mais c'est une coutume qui s'en va comme le reste.

--C'est malheureux! reprit le trappeur, car la fête de la grosse gerbe est une de nos plus amusantes réunions champêtres. Et puis, les gars et les fillettes se voient, se connaissent à ces fêtes, et souvent, à la grosse gerbe suivante, il y a un heureux ménage de plus dans le village.