Et il passe huit heures.

--Je vais voir s'il est arrivé, dit Picounoc.

Et il laissa ses compagnons dépouiller de leurs robes les épis entassés dans le coin de la salle.

Il pensait bien que Noémie était seule encore, et que c'était à dessein que Djos s'attardait. Il connaissait les moyens ingénieux qu'ont les jaloux de captiver leurs femmes. Il courut d'une haleine à la maison de Joseph Letellier, et, suivant sa grossière habitude, regarda à la fenêtre avant d'entrer. Noémie filait en chantant. Mais le bruit du fuseau était monotone et la chanson, mélancolique.... De temps en temps elle détournait un peu la tête et regardait avec amour le berceau où dormait son petit enfant. La chandelle, versant une pâle lumière sur les murs blanchis à la chaux, se consumait lentement. A cette lueur terne la figure de la jeune femme semblait presque livide, et ses doigts effilés qui tenaient la laine et la laissaient peu à peu s'allonger, se tordre et se rouler sur le fuseau, paraissaient amaigris.

La pauvre créature souffrait, car ce changement singulier, survenu dans l'humeur de son mari, était pour elle une source d'inquiétudes et de tourments. Elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas la cause de ce changement, et rien ne pouvait la lui expliquer. Nul souvenir, nulle parole, nulle action, ne revenait à sa mémoire qui put jeter quelque lumière sur ce mystère. Et elle souffrait en silence.

N'osant parler, elle redoublait d'attentions pour son mari. Lui, il demeurait impassible. Il s'efforçait de le paraître plutôt, mais il ne l'était point; car, en face de tant d'amour, son coeur se fondait, ses résolutions se trouvaient ébranlées, sa fermeté chancelait, et, plus d'une fois, il fut sur le point d'ouvrir ses bras et de serrer sur son âme trop soupçonneuse, cette femme aimante et douce qu'il avait juré d'aimer et de protéger toujours. Mais qui peut imaginer tout ce qui vient à l'idée d'un homme jaloux? Et qui peut délivrer une âme qui s'est donnée au démon de la jalousie? Joseph pensait: C'est peut-être pour mieux me tromper qu'elle feint de m'aimer davantage... attendons. Et il attendait. Et chaque jour Picounoc ravive à dessein la blessure mortelle qu'il a faite au coeur de son ami. Et déjà il a ourdi une trame horrible: le crime ne lui répugne point: le mal semble son élément. Il arrange les fils de sa trame, en fumant tranquillement sa pipe, et il sourit à l'idée du succès qui ne manquera pas de couronner son oeuvre. Il se trouve habile et se félicite d'avoir été maudit de son père, car il attribue à la malédiction cette heureuse disposition au crime qu'il sent se réveiller en lui-même. Mais le crime qu'il aime, ce n'est point le crime vulgaire que tout homme mal-né peut commettre, et pour lequel tout imbécile se fait pendre; c'est le forfait caché qui rapporte, à celui qui l'imagine, des biens ou des plaisirs, et qui reste un secret pour tous; le forfait qui ne laisse jamais planer un soupçon sur son auteur, mais souvent le protège comme d'une égide.

Picounoc s'était donc mis à l'oeuvre, et toutes ses paroles toutes ses démarches étaient calculées et tendaient à un même but. Le succès pouvait longtemps se faire attendre: mais quand on est jeune on peut espérer: et Picounoc était jeune encore. Il ne voulait pas risquer son jeu; encore moins sa vie: c'est pourquoi il prenait le chemin le plus long; c'était aussi le plus sûr.

Après avoir regardé, par la fenêtre, la fileuse qui chantait son triste refrain, il entra.

--Djos n'est pas de retour? dit-il.

--Non, pas encore, répondit la femme.