Picounoc alla chercher une voiture pour transporter la gerbe dans la grange. Il garnit le harnais de fleurs de toutes sortes et de rubans de toutes couleurs. Le cheval hennissait et secouait la tête avec une évidente vanité. La gerbe fut mise debout au milieu de la grande charrette, et les jeunes gens s'entassèrent autour pêle-mêle, formant une gerbe plus brillante et plus riche que la grosse gerbe de blé. La charrette, sous son pesant fardeau, faisait crier ses bers et craquer ses roues, dans les ornières ou les rigoles. Mais l'essieu étant neuf et en bois de merisier, on voguait sans peur.

La grosse gerbe fut dépouillée de ses oripeaux et jetée dans la tasserie avec les autres plus humbles, en attendant le jour terrible où le fléau du batteur la frappera sans merci, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'une paille informe, et que le dernier grain de blé reste sur le plancher de l'aire.

Les jeunes gens entrèrent dans la maison. Pendant que Picounoc dételait son cheval, Jean Tiston son voisin l'aborda.

--Bonjour! Picounoc.

--Bonjour! Tiston.

--Pourquoi Narcisse, ton garçon, n'est-il pas venu? demanda Picounoc.

--Il arrive de St. Edouard, et je viens te dire cela. Pour raccourcir son chemin, il a passé à travers les champs depuis le côteau de la route de St. Charles, et il a vu une espèce de fou à genoux sur le bord du ruisseau, près des débris de l'ancienne cave, sur le haut de la terre de Noémie... c'est-à-dire de ta terre nouvelle... puisque tu l'as achetée.

Picounoc le regarda curieusement: Un homme à genoux? dit-il.

--Oui, un étranger: une grande barbe, des cheveux longs, une espèce de sauvage....

--C'est un chasseur des Hauts, reprit Picounoc, un ami de l'ex-élève.... Mais c'est drôle tout de même qu'il aille ainsi s'agenouiller en cet endroit, ajouta-t-il à demi-voix.