Les deux voisins continuèrent à causer quelques minutes et se séparèrent. Picounoc était soucieux.

Le soir arriva. Une longue table fut dressée et tous les convives y trouvèrent place. A l'un des bouts était assis Picounoc et sa future, madame Letellier, à l'autre bout, Victor et Marguerite. Le grand-trappeur se trouvait le premier, au coté droit de la table, et voisin de Picounoc. Il était un objet de curiosité pour tout le monde.

--Vous serez indulgents envers le pauvre chasseur, dit-il aux convives, s'il manque d'éducation et ne sait plus aussi bien tenir un couteau et une fourchette qu'une carabine: depuis vingt ans il ne s'est guère assis à une table pour manger.

--Soyez sans inquiétude, monsieur, répondit Picounoc, et faites comme si vous étiez chez-vous dans les bois. On connaît la force de l'habitude....

--Tous les jeunes gens avaient les yeux sur l'étranger, s'attendant à le voir prendre les côtelettes de mouton avec ses mains pour les déchirer à belles dents. Grand fût leur désappointement quand ils s'aperçurent qu'il savait couper sa viande avec son couteau et la porter à sa bouche avec sa fourchette. Lorsque l'estomac fut lesté, et que l'on fut arrivé du ragoût aux croquignoles, en passant par les pâtés et les tartes, on se mit à chanter. La chanson, aux repas de la campagne, remplace le discours, et elle le remplace avantageusement. La chanson égaie tout le monde et celui qui la chante, au contraire du discours qui embête celui qui le fait autant qu'il ennuie ceux qui l'écoutent. Le grand-trappeur chanta une chanson Montagnaise--car la langue montagnaise est la langue généralement parlée par les diverses tribus du nord-ouest. Personne n'y comprit rien, mais à cause de cela on applaudit davantage.

--Ce doit être une complainte bien triste, observa l'une des jeunes filles, car des larmes ont roulé sur les joues du chasseur et sa voix a tremblé pendant qu'il chantait.

En effet le grand-trappeur avait redit ses infortunes, dans des couplets poétiques qu'il composa lui-même, au milieu des solitudes où il avait vécu. La table fut enlevée, puis les jeux commencèrent. Assis à l'écart, ayant visiblement conscience de son importance et de son talent, Narcisse Tiston prit son violon enveloppé dans un grand mouchoir de poche en soie rouge, déroula le foulard, et, de son pouce, fit vibrer tour à tour les quatre cordes de l'instrument. Alors un frémissement de plaisir courut dans la troupe éveillée, et les jeux cessèrent.

--Dansons! dansons! dirent vingt voix ensemble.

--La danse est défendue, observa madame Letellier.

--Pardon! madame, vous n'êtes pas encore la maîtresse de céans, répliqua en riant Picounoc, et je ne suis pas opposé à la danse, moi, ajouta-t-il.