--Je ne la connais point, répondit Noémie. Je sais que dernièrement une famille s'est établie à la rivière du Chêne, la famille Gagnon.
A ce nom, le mendiant leva la tête.
--Mais j'ai de la peine à croire, continua-t-elle, que ce soit madame Gagnon qui traite ainsi les pauvres, car on dit qu'elle est très-pieuse. Elle vient à l'église deux ou trois fois par semaine, ne manque pas un office et donne à la quête du dimanche.
--Je ne veux pas faire de jugement téméraire, reprit le jeune homme, mais quelqu'un m'a assuré, et je dirai bien qui, c'est le petit Xavier-Firmin, que monsieur le curé avait dit qu'il ne lui donnerait pas à cette dévote créature la communion sans confession.
--Elle m'a fait mander qu'elle viendrait me voir, te l'ai-je dit, Victor?
--Non, mère, répondit le jeune avocat--car mes lecteurs ont deviné, sans doute, que nous sommes dans la maison de Noémie--non, vous ne me l'avez pas dit... mais si madame Gagnon traite les mendiants comme vient de nous le dire ce pauvre, elle peut rester chez elle.... Je vais sortir un instant, continua Victor; il faut que je voie le père Normand.
Le vieillard cessa de manger et se retira dans un coin. Il s'apercevait bien qu'il y avait dans cette maison un air de tristesse inaccoutumée. Il n'avait pas vu un sourire sur les lèvres de ses hôtes, pas un rayon dans leurs regards, et une teinte de sérieuse mélancolie était répandue sur leurs figures douces et franches. La femme avait pleuré; des cercles rouges entouraient ses orbites et le sang paraissait s'être répandu dans l'oeil enflammé par le chagrin. L'aspect de cette douleur navrait le mendiant. Il voulait en savoir la cause et n'osait interroger personne. Noémie la première rompit un silence pénible.
--Avez-vous déjà passé par ici? demanda-t-elle au mendiant....
--Oui, madame, répondit-il, mais il y a bien longtemps....
--Vous devez trouver la place joliment changée?...