--Du pain, du beurre et du thé, c'est peu, mais enfin avec cela on s'empêche de mourir, dit la femme en apportant sur la table ces humbles aliments qu'elle annonçait.

--Approchez-vous, dit-elle au mendiant....

--Vous êtes bien charitable, madame, reprit celui-ci, et vos bonnes paroles me consolent des avanies que parfois je suis forcé de souffrir.

--Comment! est-ce qu'il se trouve des âmes assez peu chrétiennes!... Mais en effet, mon Dieu!... reprit-elle, et la tête baissée, elle se détourna pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux.

Le mendiant ne vit pas cette douleur étrange, et il dit, répondant à sa première pensée:

--Aujourd'hui même, à midi, je suis entré dans une maison de bonne apparence, un peu en deçà des côtes de la rivière du Chêne: j'avais faim, et j'ai demandé l'aumône d'un morceau de pain. Une fille, une servante sans doute, était là; elle entr'ouvre une porte et demande à sa maîtresse si elle peut me secourir.

--C'est un vieillard qui demande la charité, dit-elle.

--La charité! répond la femme que je n'ai pu apercevoir, la charité! si je prends le manche à balai je vais aller lui en faire une charité, moi! comme si nous devions nourrir tous ces gueux de fainéants qui traînent les chemins!... comme si nous n'avions pas assez de nos propres dépenses et de nos propres affaires! Ah! l'on serait vite ruiné, si l'on écoutait tous ces escamoteurs de confiance!... Je n'ai jamais vu une paroisse comme celle-ci pour les quêteux!... Il y a peine un mois que nous sommes ici, et déjà nous avons fait connaissance avec cent figures de coureurs de chemins! j'aurai un chien pour les empêcher d'entrer ici!...

--La servante ferma la porte et vint me dire qu'elle n'avait rien à me donner. Elle aurait pu s'en dispenser; j'en avais assez entendu. Cette parole dure me fit tant de mal que je n'osai plus, de toute la journée, demander rien à personne.

--Pauvre vieillard! des coeurs aussi insensibles sont rares, heureusement, remarqua le jeune homme, mais quelle peut être cette femme inhumaine? reprit-il, en s'adressant à sa mère.