Quand l'émotion fut apaisée, le mendiant dit à son tour comment Dieu l'avait châtié.

--Ma femme a quitté depuis bien des années le toit conjugal, et je ne l'ai revue qu'une fois, il y a deux mois; mais j'ai senti sa main peser continuellement sur moi. Dieu s'est servi d'elle pour me ruiner. Elle m'a volé, elle a brûlé mes bâtisses à maintes reprises, car elle m'avait juré haine et vengeance, parce que, repentant, j'accueillis comme je devais le faire, Djos mon neveu, à son retour de Sainte-Anne, après sa guérison miraculeuse. Je n'ai jamais pu la surprendre, ni la rencontrer; mais je sais qu'elle dirigeait les coups si elle ne les portait elle-même. Dernièrement, elle est venue à Montréal où je m'étais caché, car on se cache mieux dans une grande ville que dans un village ou une campagne, et elle m'a porté le dernier coup. J'avais vendu ma terre et monté une auberge fort proprette, dans une rue passante. Elle arrive, se jette à mes pieds, pleure et supplie si bien que je me laisse attendrir. Je l'embrasse et lui donne les clefs de ma maison, car il faut vous dire que je suis seul depuis longtemps: tous mes enfants sont ou mort, ou dispersés dans les Etats-Unis, ce qui ne vaut guère mieux. Dans la nuit, l'on me pille, le feu est mis à la maison, et ma femme disparaît pour ne plus revenir.... J'étais ruiné... dans la rue... et, à mon âge, on n'a plus le courage de recommencer à vivre et à travailler.... Au reste, je sais que ce serait inutile: c'est la main de Dieu qui s'appesantit sur moi....

Victor avait tressailli pendant ce court récit....

--Mon oncle, dit-il, vous resterez avec nous quoiqu'il arrive. Nous avons besoin de l'aide de Dieu pour sortir de l'abîme où nous a précipités la méchanceté des hommes; et Dieu nous aidera, parce que nous lui sommes agréables en pratiquant la miséricorde.

--Oui, mon fils, dit Noémie, soyons miséricordieux pour obtenir miséricorde.

Le vieillard se précipita de nouveau aux genoux de Victor et de Noémie. Une voiture s'arrêta à la porte. Une femme bien mise entra après avoir frappé!

IX

MADAME GAGNON.

--C'est elle! murmura Noémie.

En effet, c'était madame Gagnon, la femme charitable dont on avait parlé tout à l'heure, qui venait, selon qu'elle l'avait mandé Noémie, visiter les âmes affligées et leur apporter quelques consolations.