Un peu plus tard, dans une autre circonstance, elle se souvint de la susceptibilité de son mari,--car il n'était pas loin d'elle--répondit avec assez de froideur à l'ex-élève qui lui adressait la parole, et s'éloigna.

--L'hypocrite! pensa Joseph Letellier... elle sait que j'ai les yeux sur elle.

Il fut tenté de lui dire ironiquement qu'elle était d'une réserve admirable, et qu'il comprenait la sottise qu'il avait faite en la soupçonnant; mais il eut peur de ne pouvoir assez bien dissimuler son ressentiment aux yeux des amis, et de se laisser emporter par la colère, il demeura silencieux et sortit. Noémie qui avait jusqu'alors partagé l'enjouement général, devint pensive tout à coup, car elle devina le mécontentement de Joseph. Elle fut tentée de voler sur ses pas pour le ramener à la noce, ou s'en aller avec lui, mais, elle aussi eut peur d'éveiller l'attention. Le plaisir qu'elle goûta ensuite fut mêlé d'amertumes, et elle se fit violence pour ne pas laisser voir les larmes qui se cachaient dans ses sourires. Picounoc fut joyeux. Il faisait semblant d'adorer sa nouvelle épouse, ne la laissait point, se montrait empressé auprès d'elle et la comblait d'attentions. Aglaé ne comprenait guère son bonheur, tant il était grand. Elle se croyait aimée pardessus toute chose, et ne trouvait rien au monde de comparable à Picounoc. Elle en voulait à l'ex-élève qui l'avait conseillée de renoncer à son amour, disant que Picounoc n'était ni franc, ni sincère. Jamais jeune épousée n'a vu la vie lui apparaître plus riante et plus belle, pensait-elle, et, je n'échangerais pas ma destinée contre celle d'une reine. Le bonheur d'un roi ou d'une reine--aux yeux du vulgaire--est l'idéal du bonheur ici-bas. Erreur grossière, car le bonheur ne consiste ni dans la gloire, ni dans la puissance, ni dans la richesse, mais seulement dans la paix de la conscience et la soumission à Dieu. Entrez dans les palais, approchez des trônes, et vous verrez presque toujours des fronts soucieux, des regards inquiets, des âmes troublées, qui s'affublent d'un masque joyeux pour se montrer au monde. Ouvrez la porte de la chaumière, souvent vous serez étonnés du calme et de l'a paix qui rayonnent sur la figure des pauvres de la terre, qui s'empresseront de vous offrir une part de ce pain de chaque jour qu'ils ont demandé à Dieu dans leurs prières. Le soir de la noce Joseph ne parla pas à sa femme; il la boudait. Il ne fit pas sa prière aussi longue, ni aussi bien que de coutume, car on prie mal quand on se laisse dominer par une passion. Noémie pria longtemps et fut agréable au Seigneur. Mais Dieu ne détourna point de sa tête les épreuves terribles qu'il réserve souvent à ceux qu'il aime et prédestine à l'éternelle félicité.

L'ex-élève partit pour Deschambeault, mais voulant revoir Emmélie une fois encore, il entra chez elle, en passant. Il la trouva faible et souffrante. Picounoc et sa femme venaient d'arriver aussi. Ils s'efforçaient tous deux de l'encourager et de lui rendre l'espérance. Aglaé surtout, qui se trouvait si heureuse et aimait tant la vie, ne pouvait pas se faire à l'idée qu'une fille jeune et belle comme Emmélie pût renoncer à jouir et à vivre. Les nouveaux mariés devaient rester avec Emmélie jusqu'à sa mort ou à son rétablissement, ensuite ils iraient avec la belle mère sur la terre du village.

Emmélie sourit tristement en voyant l'ex-élève.

--C'est fini, dit-elle. Je sens que je m'en vais.... Tu penseras à moi quelquefois....

--Toujours! toujours répondit avec feu, le malheureux garçon. Mais il faut espérer encore, chère amie... reprit-il après un moment de silence.

--Je n'espère plus... n'espérons plus. Je voudrais avoir le prêtre.

--Tu as communié ces jours derniers, dit Picounoc.

--Encore une fois avant que je meure, ajouta-t-elle... le médecin m'a avoué que je peux trépasser subitement à cause de ma maladie de coeur....