L'ex-élève courut à l'église et revint avec le prêtre. Le ministre du Seigneur portait le viatique et l'ex-élève, en avant, agitait la petite sonnette, pour avertir les chrétiens que le Seigneur de miséricorde allait consoler une créature mourante. Tout le monde sortait des maisons pour s'agenouiller sur le passage du bon Dieu. Un grand nombre de personnes se rendit chez Picounoc pour faire escorte à la Sainte Eucharistie et prier pour la malade.
Près du lit d'Emmélie, sur une table garnie d'un drap blanc, était un crucifix, deux chandelles allumées et une soucoupe remplie d'eau bénite, dans laquelle trempait un petit rameau de cèdre bénit. Le prêtre entra, la foule se tint prosternée; Emmélie reçut la sainte communion avec une foi touchante et les assistants étaient dans l'admiration. Le prêtre allait sortir quand une plainte légère s'éleva. Il se retourna et vit la malade retomber sur son oreiller, les yeux levés vers le ciel et les mains jointes comme pour prier. Il s'approche et voit qu'elle rend l'âme. Alors il lui donne le sacrement des mourants, au milieu des pleurs de l'assistance. Il prononce les paroles sublimes qui effacent les péchés commis par nos sens corrompus. Puis élevant la voix, il dit:
--Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout puissant, qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a été donné; au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations; au nom des Principautés et des Puissances; au nom des Chérubins et des Séraphins; au nom des Patriarches et des Prophètes; au nom des Saints Apôtres et Evangélistes; au nom des Saints Martyrs et Confesseurs; au nom des Saints Moines et Solitaires; au nom des Saintes Vierges et de tous les saints et saintes de Dieu. Qu'aujourd'hui votre séjour soit dans la paix, et votre demeure, dans la Sainte Sion! Par Jésus-Christ, Notre Seigneur. Ainsi soit-il!
A ces mots; un dernier souffle s'échappa des lèvres blêmes de la jeune fille; un sourire d'une infinie douceur se répandit sur sa figure, et ses yeux d'azur demeurèrent fixes comme s'ils eussent contemplé une céleste apparition. Chacun, tour à tour, vint déposer un baiser sur le front de la morte. L'ex-élève la regarda longtemps, et des larmes roulaient sur ses joues. Il sortit et s'éloigna en silence.
Picounoc ferma sa maison et s'en alla avec sa jeune femme demeurer au village chez sa belle mère.
Alors commença pour lui une existence nouvelle. Il se vit, d'un coup, selon qu'il l'avait rêvé, à la tête d'une ferme superbe. Son ambition satisfaite, il eut vécu dans l'aisance entouré du respect et de l'amitié de ses concitoyens, s'il eut eu le courage d'imposer silence à ses appétits sensuels. Mais le succès le grisa au lieu de le rendre sage. Il se dit qu'il réussirait dans une autre affaire, comme il avait réussi dans la première. Les obstacles ne l'arrêtaient point; bien au contraire, ils aiguillonnaient ses désirs. La religion ne pouvait mettre de frein à ses passions, car il la méprisait, et se moquait de ses préceptes; non ouvertement--il était trop habile pour agir ainsi--mais dans le fond de son coeur. Il était à lui-même son Dieu, et se dressait des autels en son âme. Il venait de sacrifier à l'avarice; maintenant il offrait ses hommages au dieu de la volupté. Il allait à la messe chaque dimanche, et entendait aussi les vêpres, comme les autres habitants, et nul n'aurait osé dire qu'il n'était pas rempli de bons sentiments et d'une vraie piété. Cependant il n'avait qu'un but: inspirer de la confiance aux hommes en les trompant.
V
DEUX BAISERS.
Les derniers jours de l'automne viennent de finir. Les feuilles mortes qui tapissaient les bois et roulaient au souffle de la brise, le long des chemins pleins d'ornières, sont disparues sous la première couche de neige; sur les coteaux, les arbres dépouillés tremblent, frileux, dans leur nudité, et paraissent comme des panaches de deuil sur des catafalques blancs.
Les jours sont courts et les nuits, bien longues, car le soleil paresseux ne sort de sa couche de nuages, à l'horizon, que vers les huit heures du matin, et disparaît, dès les quatre heures de l'après-midi, derrières les Laurentides couvertes de sapins.