Les bordées de neige se succèdent rapidement, et, bientôt, les champs ressemblent à une mer tranquille. De temps à autres on entend le tintement des sonnettes et des grelots que secouent, en trottant, les chevaux des charroyeurs; et l'on entend aussi, dans les granges voisines, les coups rapides et cadencés des fléaux qui tombent sans cesse sur les épis étendus sur l'aire. Il y a quelque chose de gai dans ces bruits qui s'élèvent au milieu du calme de la nature; mais il y a quelque chose d'une indéfinissable mélancolie dans ce calme universel qui vous entoure, s'il n'est troublé que par le fléau d'un batteur de grain, ou la plainte aiguë d'une lisse d'acier sur la neige. Joseph Letellier se hâtait de charroyer son bois de chauffage avant la hauteur des neiges, car il n'est pas facile d'entrer dans les bois quand la neige est bien épaisse. Un soir, à son arrivée, il trouva plusieurs voitures à sa porte, et autant de chevaux dans l'écurie. Il fut surpris, examina et reconnut les carrioles et les chevaux. Tout cela appartenait à des amis. Il détela, soigna sa bête et revint à la maison.
--Diable! dit-il en entrant, vous me surprenez. Pourquoi ne pas m'avoir averti? je n'aurais pas été au bois cet après-midi, et nous aurions joué aux cartes.
--Nous jouerons ce soir, dit l'un des nouveaux arrivés.
--Vous n'avez pas soupé, je suppose, et vous êtes altérés?
--Pardon pour la première partie de votre phrase, nous avons soupé, repartit le plus pimpant et le plus jovial de la bande--un médecin, s'il vous plaît! le nouveau médecin de la paroisse--quant à la seconde partie, nous sommes altérés, mais de mille choses que nous n'avalerons jamais.
On convint de trouver cela drôle et l'on rit.
--De quoi donc? demanda Djos.
--De quoi? hélas! de bonheur, de richesses, de plaisirs, d'amour.
--Plusieurs verres de rhum donnent tout cela, dit Picounoc.
--Je me rechange, dit Joseph, et je suis à vous.