Et pourquoi parlerais-je des témoignages menteurs de ces deux malheureux vieillards qui sont venus ici donner publiquement le spectacle d'un scandale inouï! Surpris dans leur oeuvre coupable, reconnus pour de redoutables malfaiteurs, convaincus de parjure, jetant, avec le masque matériel qui déguisait leur figure, le masque moral qui voilait leur âme, ils se sont mis à rire, avec un cynisme écoeurant, de leur acte criminel, et à se vanter avec orgueil de leur vie honteuse. Ils ont eux-mêmes, se voyant perdus, dénoncé leurs complices ou plutôt leurs maîtres; car les lâches n'aiment pas à rouler seuls dans l'abîme, et malheur à ceux qui se servent d'eux! Ils ont dénoncé Ferron, Ferron! un échappé du pénitencier qui se cachait, riche et redouté sous un nom volé, le nom de Chèvrefils. Ils ont de plus déclaré--et ces hommes sont sans doute bien informés--ils ont déclaré, ce que nous savions déjà, que Ferron est l'ami et l'instrument de Picounoc. Voilà comme cet enchaînement extraordinaire de faits ou de témoignages nous conduit infailliblement au vrai coupable.
Je me résume. A qui le crime a-t-il bénéficié? A l'accusé qui aimait sa femme jusqu'à la jalousie, ou à Picounoc qui haïssait la sienne, même avant de l'épouser? A l'accusé qui ne demandait qu'à vivre en paix dans son foyer béni, entre sa Noémie douce et fidèle et son enfant au berceau, ou à Picounoc qui portait un oeil lubrique sur une autre femme et voulait parvenir à en faire sa femme légitime, sachant bien que la vertu de cette créature était inébranlable? En devenant libre Picounoc avait fait un grand pas vers le but qu'il convoitait; mais une autre personne restait enchaînée à ses devoirs, fidèle à ses serments, c'était Noémie la femme désirée. Il fallait donc qu'elle fut libre elle aussi. Et pour qu'elle le fut, il fallait que son époux mourut... ou du moins passa pour mort.... Et voilà qu'en effet, le même jour, du même coup, disparaissent les deux personnes qui sont des obstacles à la réalisation des voeux de Picounoc: sa femme et son ami. L'une des victimes est morte, l'autre se fera justice elle-même; elle disparaîtra de plein gré pour toujours, ou, si elle demeure, elle sera accusée. Oui, dans la pensée de Picounoc, ce qui se fait aujourd'hui, aurait eu lieu le lendemain du meurtre, si l'accusé ne se fut pas sauvé!
Et pendant vingt ans Picounoc s'efforce de gagner l'amour de cette femme qu'il a plongée dans le deuil, et pendant vingt ans, soutenue par sa vertu, inspirée par le ciel, elle a refusé les hommages de ce persécuteur déguisé en ami. Et ce n'est que lorsque découragée par des épreuves sans nombre, appauvrie par des accidents fréquents, jetée dans le chemin public par la malice d'un avare, ami et complice de Picounoc, de Chèvrefils ou Ferron, qu'elle se décide enfin à ne plus être si cruelle envers celui qu'elle croit son protecteur. Toutefois elle hésite encore. Mais la reconnaissance opère en son coeur ce que rien n'avait pu y opérer encore. Picounoc, par une générosité qui s'explique maintenant, rend à la femme affligée le bien qu'à dessein il lui avait fait perdre. Hypocrite et fourbe, il achète non l'amour mais la foi de cette femme, par des sacrifices qu'il n'a jamais accomplis et des bienfaits qu'il n'a jamais rendus. Il va triompher. Le jour de son mariage est fixé. Oh! comme il doit se glorifier de son crime d'autrefois! Les vingt ans de souffrance et de crainte sont passés. Aglaé ne sortira pas de sa tombe pour crier vengeance, et l'ami trompé ne reviendra jamais se faire expliquer un mystère d'iniquité qu'il n'a jamais soupçonné! Mais Dieu qui se rit des complots des méchants a marqué le jour de sa justice. Le mari si injustement jaloux a expié suffisamment sa faiblesse coupable, et le traître a triomphé assez longtemps. Celui qu'on disait meurtrier est apparu soudain et il a montré, de son doigt implacable, la tache de sang sur le front de l'accusateur. Il a tué, mais innocemment et au signal trompeur d'un homme qu'il croyait son ami.
Avec la malédiction de son père, Picounoc a fait retomber sur sa tête le sang de sa femme. Rien d'étonnant, la malédiction d'un père, c'est la malédiction de Dieu, et la malédiction de Dieu, c'est la mort!... Mais le ciel ne pouvait pas perdre à jamais un homme qu'il venait de protéger si hautement. L'accusé, vous le savez, c'est le Pèlerin de Sainte-Anne, c'est cet homme qui, jeune encore, contrit, repentant et humilié, fut guéri miraculeusement en présence d'une foule de personnes, dans le sanctuaire de Notre Dame de Beaupré!... Voilà, messieurs, un gage magnifique de l'innocence de l'accusé, car cela prouve qu'il était devenu vertueux, et qu'il ne pouvait, en conséquence, commettre le crime dont il est accusé, que par une erreur fatale, comme l'erreur dans laquelle il est tombé par les machinations de Picounoc. Cependant, messieurs les jurés, le miracle de Sainte-Anne n'est pas plus éclatant que celui qui s'accomplit sous vos yeux; car tout le monde reconnaîtra l'intervention divine dans ce procès tristement célèbre. Et l'on dira que cet homme, heureux après tout, le Pèlerin de Sainte-Anne ou l'accusé, a été deux fois sauvé par un miracle.
Victor paraissait transfiguré, et ses yeux étaient mouillés de larmes.
Plusieurs avocats, des plus anciens, se levèrent de leur siége pour venir lui serrer la main.
Le juge fit alors, avec une gravité imposante, un résumé des témoignages. Il exposa sans passion et sans faiblesse, les principaux faits, et, pour venir en aide à l'honnête simplicité des jurés, ils jeta les lumières de sa science sur les détails de la cause.
--Quiconque se servira de l'épée périra par l'épée, dit-il à la fin de son adresse; c'est la loi de Dieu. Cependant cette loi ne frappe pas aveuglement et n'est pas impitoyable. Les lois des hommes, qui sont les images des lois divines, ne sauraient être plus sévères. On ne punit pas l'homme qui tue pour défendre sa propre vie. Il serait inique de le faire. On pardonne au mari qui tue sa femme dans l'adultère. Car la douleur et la colère de l'homme, alors, sont peut-être plus fortes que sa volonté, et détruisent son libre arbitre. Et puis s'il est permis de tuer pour sauver sa vie, il doit l'être davantage pour sauver ou venger ce qui est bien plus précieux que la vie, l'honneur. Mais ici il ne s'agit pas d'un malheureux qui a tué sa femme coupable, mais d'un homme qui, croyant tuer sa femme coupable, a tué la femme d'un autre. Est-il excusable dans un pareil cas? Difficilement d'ordinaire; mais dans le cas actuel il est certain que l'accusé a été enveloppé dans un réseau d'intrigues qui l'ont tout à fait égaré. On l'a rendu jaloux quand il possédait la femme la plus dévouée. N'est-il pas blâmable d'avoir cru à l'infidélité de sa femme sans jamais avoir pu la surprendre en faute? N'est-il pas blâmable d'avoir mis une confiance illimitée dans un homme dont il connaissait le caractère mauvais? Oui sans doute. Et si une femme n'était venue jurer qu'elle même, payée pour cela par Picounoc, avait induit cet homme jaloux en erreur, en lui racontant comme vraies des fautes que sa femme n'avait pas commises, je ne pourrais l'excuser complètement. Mais après les criminels moyens révélés par cette femme, l'aveugle jalousie de l'accusé s'explique et s'excuse. Il a été un instrument de mort, mais un instrument inconscient. Il se trouve un homme plus coupable que lui, et seul coupable: c'est l'homme qui a préparé cette oeuvre infâme, supposé qu'il ne puisse en rien atténuer les témoignages qui se sont élevés contre lui, lorsqu'il les voulait diriger sur un autre. Quant à l'accusé à la barre, il a expié par vingt ans d'exil, de pleurs et de souffrances, la lâche complaisance avec laquelle il a écouté son traître et sensuel ami. Dieu semble satisfait de l'expiation; il ne siérait pas à la justice humaine de se montrer plus sévère que la justice divine.