Où est donc le coupable? Voilà ce que je dois chercher avec vous, messieurs les jurés, car il y a un coupable quand il se commet un crime: seulement le vrai coupable n'est pas toujours celui par qui l'attentat est consommé, mais celui qui l'a médité, préparé et fait accomplir. L'autre, comme dans le cas qui nous occupe, n'est qu'un instrument inconscient. Il existe un axiome bien vieux et bien sage que les criminalistes évoquent toujours avant d'entrer dans les dédales où se cachent les scélérats; un axiome qui jette une première lueur dans l'ombre où s'aventure la justice, et la conduit souvent comme un fil d'Ariane jusqu'à la grande clarté du ciel. Cet axiome le voici: A qui profite le crime? En effet, l'on ne commet point un crime pour le plaisir de le commettre; c'est-à-dire que le crime n'est pas un but, mais un moyen: le moyen d'arriver à la satisfaction d'une passion; et toutes les passions se réduisent à deux, la haine et l'amour. Dans l'affaire qui nous occupe, on cherche en vain la haine. La victime et l'accusé avaient toujours vécu comme de bons et honnêtes voisins, quoiqu'en ait dit Saint-Pierre dans son témoignage intéressé. Et la défunte n'a-t-elle pas avoué elle-même à Madame Letellier, que les bruits que l'on faisait courir sur le compte de Joseph étaient faux et calomniateurs; et qu'il n'avait jamais manqué de respect envers elle. Et puis ce jeune homme qui venait d'être l'objet d'une immense faveur du ciel, l'objet d'un miracle, pouvait-il tout à coup devenir si profondément méchant, que de tuer une femme qui lui aurait donné un soufflet? Est-ce donc la satisfaction de l'amour? Pas davantage. Supposez,--ce qui n'est pas,--qu'il ait aimé la défunte, pourquoi l'eut-il assassinée? Pour qu'un autre homme ne la possédât point. Mais ne sait-on pas, hélas! qu'un libertin se glorifie de partager avec l'époux les faveurs de la femme qu'il a détournée de ses devoirs? Il arrive qu'un homme plonge le poignard dans le coeur de sa maîtresse, mais ce n'est que lorsque cet homme est ou doit être le premier ou le seul aimé, et croit avoir des droits sur cette femme qui le trahit tout à coup. Mais ici, rien de cela; et quelle différence! L'accusé aimait sa femme... il l'aimait passionnément; il l'aimait de l'amour le plus jaloux, vous le savez. Et quand a-t-on vu un homme ainsi jaloux avoir, à la fois, deux amours également violentes? Et quand a-t-on vu un homme jaloux devenir infidèle par habitude?... La jalousie peut pousser à l'infidélité, mais c'est la vengeance qui est le principal motif, et si l'infidélité persiste, la jalousie s'apaise nécessairement. Or, ici la jalousie est restée jusqu'au dernier jour dans l'âme ulcérée du malheureux accusé. Donc il aimait sa femme et n'en aimait pas d'autre de la façon que l'on voudrait faire croire.
A qui donc le crime profite-t-il? Qui pouvait gagner quelque chose par la mort d'Aglaé? Son mari? Non, s'il l'aimait, oui, s'il ne l'aimait pas. Car une femme que l'on hait est un fardeau bien lourd à porter. Nous verrons donc si Picounoc, le premier accusateur, pouvait en ce sens profiter du crime, et nous verrons ensuite pourquoi, s'il voulait se débarrasser de sa femme, il ne l'a pas fait périr lui-même, et nous verrons encore s'il n'avait pas intérêt à compromettre l'accusé et à le perdre.
Et d'abord Picounoc ou Saint-Pierre aimait-il sa femme?
Picounoc se marie, mais il n'aime pas la femme qu'il jure devant le Christ d'aimer et de protéger toujours. Il est parjure une première fois au pied des autels. Et si ce que je dis est vrai, messieurs, ce que je dirai ensuite sera bien facile à comprendre; car, du moment qu'un homme a laissé, de plein gré, le chemin de la vertu et de l'honneur pour entrer résolument dans la voie du crime et de l'infamie, nul ne sait où cet homme s'arrêtera... parce qu'il ne s'arrêtera que dans l'abîme.... Et ce que j'ai dit est vrai. Ecoutez plutôt le témoignage de Paul Hamel:
--Je rencontrai Picounoc: il me dit qu'il se mariait, mais qu'il n'aimait pas sa fiancée... qu'il se laissait faire parce qu'elle avait une belle propriété.... Je le blâmai, repart le témoin; il me répliqua: Tiens! Je n'ai pas de secrets pour toi; j'ai aimé, j'aime, et j'aimerai toujours. Celle que j'aime tu la connais, c'est Noémie! Elle est la femme d'un autre, eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles avantageuses.--Si tu parlais sérieusement, réplique le témoin, j'irais avertir ta fiancée.--Je suis sérieux, répond Picounoc, je suis un maudit et le fils d'un maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre.
Messieurs, ces paroles épouvantables sont le noeud gordien de la cause qui vous est soumise, et elles expliquent la noirceur de l'homme qui a ourdi ce drame, et la subtilité de ses moyens. C'est un maudit qui veut faire son oeuvre, et Dieu sait qu'il l'a faite terrible!
Picounoc, marié et père de famille, nourrissait toujours dans son âme le feu de ses criminels désirs. S'il eut été un scélérat vulgaire, s'il n'eut pas été un homme maudit peut-être, il serait allé aveuglement où l'entraînaient ses désirs, et, comme la plupart des criminels, il aurait brisé violemment les obstacles. Il eut tué sa femme et son ami. En effet, consultez les annales judiciaires et voyez si, dans presque tous les cas analogues, l'homme ou la femme épris d'une passion coupable, ne font pas eux-mêmes, par le fer ou le poison, disparaître ceux qui les gênent. Mais Picounoc plus rusé, plus fort, plus attaché à la vie, imagine, pour arriver à son but, un moyen plus lent sans doute, mais plus sûr et moins dangereux. Peut-être aussi savait-t-il qu'il avait besoin d'abord de diminuer un peu l'extrême tendresse de Madame Letellier pour son mari, en s'efforçant de rendre celui-ci injuste et cruel même envers sa femme. Et c'est ce qu'il fit. Dans son imagination infernale il trouva cet infernal projet: Faire tuer sa femme bonne et fidèle par le mari de Noémie. C'était habile, mais malaisé. Comment en arriver là?... Par la jalousie, la plus aveugle des passions. Oui, rendre Joseph jaloux, se dit l'infâme, et lui faire tuer ma femme en guise de la sienne. Vous savez, messieurs, par quelle suite de fourberies et de mensonges il y est arrivé. Vous le savez par le témoignage de Madame Letellier, qui avoue ce qu'elle a souffert de cette incompréhensible jalousie de son mari. Vous le savez par le témoignage d'Angèle Mercier, qui déclare que lorsqu'elle était enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire--ce qui était faux--qu'elle était la messagère du docteur et de Madame Letellier. Vous le savez par le témoignage du docteur lui-même qui se vit injurié de la façon la plus grossière, parce qu'il causait avec l'infortunée Noémie. Et quand Picounoc trouve son travail assez avancé; quand il voit son aveugle ami se porter à des excès de violence, et dans son langage et dans ses actions, alors il songe à mettre le couronnement à son oeuvre. Il prévient l'accusé que Noémie, sa femme qu'il aime tant et qu'il croit si vertueuse et si fidèle, déjouera son attention le soir même, et viendra--après avoir prétexté la confession, un sacrement divin--viendra, dis-je, dans ses bras à lui Picounoc.... Mais il a bien soin d'attendre les ombres du soir, et de ne pas sortir de sa propriété. Il eut été difficile de donner à Aglaé, la victime désignée d'avance, un motif plausible peur l'entraîner ailleurs. Il rentre donc dans son jardin, suivi de sa femme à qui il parle comme un amant parle à son amante. Aglaé, prévenue de quelque façon que l'on ignore, mais que l'on devine bien, joua son rôle bien innocemment sans doute, et sans prévoir qu'il pourrait avoir des suites aussi funestes. Au reste, elle était un peu simple, comme l'ont déclaré plusieurs témoins. Bonne et simple, c'était bien la victime que Picounoc pouvait, sans trop de crainte, conduire à la boucherie! Il eut soin de la vêtir d'un châle tenu caché pour la circonstance, et en tout semblable à celui que Madame Letellier venait de recevoir de son mari. On n'a pas de preuve directe de ce fait; mais cela se déduit de la déclaration de l'accusé lui-même et des paroles d'un faux témoin de la couronne, de Madame Gagnon. En effet, comment cette femme pouvait-elle dire à Madame Letellier, en parlant d'un châle: Mais! c'est le vôtre! puisqu'elle n'avait jamais vu ce châle et qu'elle ne pouvait savoir qu'il existait.... Et pourtant cette parole: c'est le vôtre! implique nécessairement l'existence d'un autre châle. Le vôtre implique le mien ou celui d'un autre. Et d'ailleurs quoi de surprenant que Madame Gagnon, ou Madame Asselin si on lui rend son vrai nom, quoi de surprenant, dis-je, que cette dame soit dans les secrets d'un assassin? elle est accusée elle-même d'empoisonnement, et elle vient d'être convaincue de parjure!... Et le marchand qui a vendu le châle à Madame Letellier, peut bien, quoi qu'il le nie, en avoir aussi vendu un autre pareil à Picounoc. Sa dénégation ne vaut rien puisque lui-même n'est aussi qu'un misérable, un échappé du pénitencier qui va monter sur l'échafaud!
Et n'est-ce pas pour que l'accusé fut trompé par ce châle et crut reconnaître sa femme, que Picounoc fit brûler une allumette? Cette clarté légère et momentanée suffisait pour induire en erreur, mais ne suffisait pas pour qu'un oeil prévenu, comme l'oeil du jaloux, put découvrir la ruse. La clarté du fanal eut été trop persistante, et qui sait? toute la trame ourdie avec tant de soins et d'adresse se fût dénouée ridiculement et à la confusion du traître. C'est ici surtout que l'on peut admirer comment Dieu se joue des projets de l'iniquité! D'un souffle il renverse les plans les plus hardis, il défait les combinaisons les plus merveilleuses. Il serait indigne de lui de sembler travailler quand les impies travaillent, pour opposer, comme le font les hommes, force contre force, pensées contre pensées. Il laisse se glisser un futile oubli parmi toutes les grandes idées savamment combinées, et l'édifice que l'architecte du mal admirait avec orgueil s'écroule soudain. Ainsi Picounoc a tout prévu, jusqu'à la lumière dont il faudrait s'éclairer dans le jardin, et, pour donner plus de poids à sa parole, il feint même d'avoir oublié le fanal dont il s'est servi, et il jure que la chandelle de ce fanal a brûlé pendant quinze ou vingt minutes. Mais voilà où la Providence qui veille sur les justes l'attend. Dans son trouble le malheureux n'a pu songer à tout: il n'a peut-être pas même ouvert le fanal, il l'a peut-être porté dans le jardin après le meurtre... quoiqu'il en soit, le mensonge est là, et le mensonge suffit à défaut de toute autre preuve, pour attirer sur la tête de celui qui l'a proféré, en prenant le nom de Dieu à témoin, les châtiments les plus terribles. La chandelle du fanal n'a pas été allumée, et, après vingt ans, vous la voyez encore avec sa mèche blanche que la flamme n'a jamais touchée. Un témoin dit qu'il a ramassé le fanal et l'a donné à Geneviève la folle. Geneviève, étonnée de ce que la chandelle n'en avait pas été allumée, bien que Picounoc déclarât de suite le contraire, cacha ce fanal comme un précieux document, et attendit le jour marqué de Dieu. La pauvre fille fut alors inspirée du ciel, et, sans savoir peut-être qu'elle marchait au martyre, elle passa vingt ans de sa vie à chercher ce mystère que sa mort a fait éclater. Pauvre Geneviève! sainte fille que la pénitence a transfigurée, sois bénie, car tu as sauvé mon père! sois bénie dans ta tombe, car tu as été un instrument terrible dans les mains du Seigneur!
Et ici vous voyez encore la vérité du récit de l'accusé à sa femme. Il dit que Picounoc fit brûler une allumette, une seule, comme pour lui montrer la femme coupable à cette lumière faible et passagère, et la tromper plus sûrement. Il déclare qu'il ne se produisit pas alors d'autre lumière, et la chose est évidente pour tous maintenant. Donc tout ce qu'il raconte au sujet de cette lugubre affaire est aussi véridique.
Picounoc avait raison de se défier de Geneviève puisque cette infortunée savait une chose qui pouvait le perdre. Cependant il ne connaissait point l'irrécusable argument de ce fait si futile en apparence, puisqu'il croyait que le fanal avait été perdu ou volé. Pourquoi alors la pauvre folle a-t-elle été empoisonnée? Ah! c'est qu'elle avait entendu quelque conversation, surpris quelque secret, et l'on voulait s'assurer de son silence. Sa folie est peut-être simulée, pensait-on, et, au jour du procès, qui sait si cette femme rusée ne se montrera pas plus fine et plus intelligente que le criminel qui a conçu et exécuté ce projet avec tant d'astuce et de patience? Car ce n'est point par un simple hasard que Geneviève est morte soudainement quelques jours avant le procès, et après que l'un des témoins de l'accusé eut averti Picounoc de se défier d'elle. Qui, en effet, l'a poussée à son destin fatal? Picounoc. Et ensuite? Ensuite, elle est partie de la maison du bossu infâme pour aller--cela se prouvera bientôt--pour aller chez une femme perdue boire le poison qui devait la tuer! Et sous quel prétexte Picounoc l'envoie-t-il au bossu? sous un faux prétexte. On l'envoie porter une lettre qui n'est pas écrite.... Que veut dire cela? On envoie une lettre pour dire à la personne absente ce qu'on lui dirait si elle était près de nous. On n'envoie jamais quatre pages blanches, excepté quand il y a convention d'avance entre les deux correspondants sur la signification du singulier envoi. Et la convention dans le cas actuel, c'était la mort de Geneviève, la mort d'un témoin dangereux, les faits l'ont prouvé. Picounoc et le bossu se sont compromis au sujet de cette lettre, et le témoignage de Marguerite, la fille de Picounoc, n'a pas tardé à les confondre.