Quoi de plus fort que ce témoignage dans sa touchante naïveté! Et vous le savez, la femme qui le rend, ce témoignage, est une femme digne de foi, celle-là! et son témoignage se trouve corroboré par les dépositions du voisin chez lequel elle est accourue, le soir du meurtre, pour annoncer la triste nouvelle. Il est donc bien vrai que l'accusé, malicieusement induit en erreur, avait cru tuer sa femme infidèle. Et en effet, il disparut, comme il l'avait déclaré à la petite gardienne, et il voulut être mort pour tous ceux qui l'avait connu. Il brûla sa grange pour faire croire qu'il s'était brûlé avec elle.... Pourquoi vivre, en effet, quand on a perdu, par la plus lâche des trahisons, tout ce que l'on aimait sur la terre? Comment un homme de coeur pourrait-il, le front souillé par l'ignominie de sa femme, voir ses amis et leur sourire? La mort est mille fois plus douce que la vie, dans ces douloureuses circonstances, la mort ou réelle ou feinte. L'accusé choisit la dernière, et, pour tous ceux qui l'avaient connu, il fut mort. Il ne choisit pas, il fut plus plutôt inspiré de Dieu dont les desseins sont impénétrables. Pendant vingt ans il se tint caché dans les immenses solitudes glacées du Nord-Ouest, et là, sous un nom nouveau, il fit des prodiges de valeur et des oeuvres de charité sans nombre! Il devint la gloire des trappeurs-canadiens et la terreur des sauvages barbares, si bien, qu'on l'appelait partout le grand-trappeur. Il serait encore perdu dans ces régions sans limites, si un événement merveilleux ne lui eut appris qu'il n'avait pas tué sa femme et qu'elle vivait encore. Ici, messieurs les jurés, vous retrouvez de nouveau cette preuve indestructible, irrécusable, de la bonne foi de l'accusé dans son crime et de la malice d'un scélérat qui agit dans l'ombre. Ecoutez encore le témoignage d'un brave et honnête chasseur qui a la crainte de Dieu. Ce témoignage est appuyé par une lettre du rév. père Olivier missionnaire du lac des Esclaves: Voici ce que dit ce fidèle compagnon de l'accusé:
--Pauvre Djos, s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore heureux!... son enfant ne serait pas orphelin... et sa femme ne serait pas veuve!
--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.
--Et oui, depuis vingt ans.
--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme dans un moment de folle jalousie.
--Il ne l'a pas tuée, puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je riposte.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux. Il pleurait comme une Madelaine, et criait: Noémie! Noémie! pardon! Oh! je n'ai pas tué ma femme!... Mon Dieu! soyez béni!...
Messieurs, quoi de plus concluant? La vérité se fait jour de toute part. Elle éclate, elle éblouit.
L'accusé savait bien qu'il avait tué; mais il croyait avoir droit d'exercer cette suprême justice, car il croyait avoir subi un suprême outrage de la part de sa femme. Et qu'on ne dise pas qu'il s'est laissé tromper volontairement. Les machinations les plus habiles ont été mises en oeuvre pour l'aveugler et le perdre. Il ne peut être coupable en conscience, car il était de bonne foi et sa conscience lui disait d'agir comme il l'a fait. C'est un crime purement matériel qu'il a commis, et qui n'offense pas Dieu. Les hommes seraient-ils plus sévères que Dieu lui-même?
Ou l'accusé savait qu'il n'avait pas tué sa femme, et, alors, il n'eut pas attendu vingt ans pour faire cet acte d'hypocrisie qui pouvait toutefois le conduire à l'échafaud; car au bout de vingt ans de cette vie étrange, active, accidentée du chasseur, il était devenu un homme tout autre; il avait dû oublier les attachements d'autrefois, et tout ce qu'il avait aimé, pour se délecter dans sa gloire de grand chasseur et l'enivrante liberté des forêts; ou il croyait l'avoir tuée, et, alors, il devait s'efforcer de rester inconnu de tous, et ne se révéler que dans une circonstance étrange comme celle qui s'est offerte à lui au bout de vingt ans. Mais ici, certain d'avoir été le jouet ou l'instrument d'une volonté mystérieuse et coupable, il devait se lever et partir, sans songer aux conséquences de sa détermination. Et c'est ce qu'il a fait. Il est venu! Il est venu pour demander pardon à sa femme qu'il avait outragée par ses lâches soupçons! Il est venu pour dire au monde qu'il a été un instrument aveugle et innocent dans les mains de l'hypocrisie! Il est venu pour soulever le voile qui couvre le mystère d'iniquité, et chercher où se cache l'infâme qui a tramé, pour le perdre, le plus odieux des complots! Il est venu pour aider la justice à triompher; pour être l'instrument de Dieu au jour de la vengeance, comme il l'a été au jour de l'épreuve!... Et, pour cela, il a exposé sa vie, ses dernières espérances et ce qui lui restait de bonheur sur la terre.