Geneviève Bergeron.

--Pauvre Geneviève! soupira Victor en essuyant une larme. Pauvre Geneviève! fit, comme un écho, la voix émue du prisonnier. Et une émotion profonde s'empara de toute l'assistance.

L'avocat de la couronne fit son plaidoyer. Il remémora d'une manière nette, précise, sans passion et sans faiblesse tous les faits que l'on sait déjà. Mais son argumentation parut faible, car tous les témoins à charge venaient d'être convaincus de parjure ou de malhonnêteté. Picounoc seul restait debout, mais sa version du meurtre ne semblait plus naturelle et vraie comme en premier lieu.

--Cependant conclut le procureur, la société attend de vous le salut, messieurs les jurés, si vous laissez le crime impuni, par compassion ou par faiblesse, vous sapez les fondements de l'édifice social, et nul n'est à l'abri de la malice des méchants. Si vous croyez, devant Dieu, que l'accusé soit coupable, et que, plus rusé que son ennemi, il ait réussi à déjouer la justice, vous devez le condamner sans merci, car l'hypocrisie augmente la grandeur d'une faute; si, au contraire, vous êtes d'avis qu'il est accusé injustement, et qu'il a été amené à commettre ce meurtre par un concours de circonstances qui l'excusent, vous devez l'acquitter. Si vous avez des doutes, donnez à l'accusé le bénéfice de ces doutes; car il vaut mieux pardonner à tous les coupables que faire périr un innocent.

XVI

LE PLAIDOYER DE VICTOR.

Victor se leva au milieu d'un silence presque redoutable. Il était pâle et un léger tremblement agitait tout son être. C'était la première fois qu'il plaidait en cour criminelle, et dans quelle circonstance, grand Dieu! La vie de son père et l'honneur de sa famille pouvaient dépendre de son plus ou moins d'éloquence et d'habileté. Il sentait que le prisonnier le regardait avec plus de crainte encore que d'affection.

--Messieurs les jurés, commença-t-il, vous avez à juger une des causes les plus étonnantes qui aient jamais été soumises au tribunal des hommes. Aurai-je assez d'habileté pour vous l'exposer clairement, assez de prudence pour ne rien omettre d'utile, assez de science pour la bien discuter, assez de forces pour en faire jaillir la glorification de la justice? Ah! si je n'étais soutenu que par l'appât de l'or ou la soif de la gloire, je pourrais défaillir, et je mériterais de succomber; mais j'ai pour aiguillonner mou courage l'amour de la justice et le dévouement filial.

--Messieurs les jurés, reportez un instant vos regards en arrière; tournez vos souvenirs vers Lotbinière, la paroisse de l'accusé; remontez d'une vingtaine d'années le cours de la vie! Voyez-vous sur ce coteau de St. Eustache, cette grande maison blanche, au milieu des arbres qui l'ombragent? Là habitent le bonheur et la paix. Joseph Letellier et Noémie, sa femme jeune et belle, coulent des jours heureux dans la crainte du Seigneur. Leur maison, comme leur coeur, est ouverte à tout le monde, et les amis sont nombreux. Mais entre tous, celui qui partage le plus souvent la joie des jeunes époux, c'est un voisin, un camarade de l'accusé; c'est l'ami intime à qui l'on se confie avec le plus de confiance et d'abandon. Mais Noémie est belle, et le voisin est voluptueux. Noémie est vertueuse et le voisin est sans pudeur. Un homme qui se sent brûlé d'une flamme honteuse est un homme voué à toutes les infamies, s'il n'a pas la crainte de Dieu. Ce voisin se laisse donc entraîner sur la pente fatale, et il porte un oeil de convoitise sur la femme de son ami. De ce moment l'amitié est finie et l'ami, condamné. L'amitié est remplacée par l'hypocrisie, et l'ami, abusé chaque jour. Par une combinaison diabolique on appelle le mensonge au secours de la volupté, et la femme pure et sainte est accusée auprès de son mari. Les calomnies répétées éveillent la jalousie dans le coeur du mari qui se croit trompé, et la jalousie couvre d'un nuage toujours menaçant la maison jusqu'alors pleine de sérénité. Un jour, enfin, l'accusé trop confiant dans l'ami qui l'abuse, aveuglé de plus en plus, s'imaginant avoir sous les yeux sa femme infidèle, oublieuse de ses devoirs les plus sacrés et de la foi jurée, entre dans une de ces colères qui rugissent à bon droit dans les profondeurs d'un coeur honnête, quand un mari croit voir se consommer sa honte. Il était armé, il frappa.... Il frappa et s'enfuit.... Il entra dans sa maison en pleurant.... Mais écoutez plutôt le témoignage naïf de la petite fille qui gardait, ce soir-là, l'enfant de Noémie: J'étais gardienne chez Letellier le soir du meurtre. J'avais alors douze ans. Madame Letellier m'avait demandé d'avoir soin de son enfant pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes genoux. Tout à coup, vers les neuf heures ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il était affreusement changé. Il s'approche de l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse et me le rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a plus de mère.

--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, et il la verra demain.--Elle ne reviendra plus! je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire peur... et moi, ajoute-t-il, vous ne me reverrez jamais....