Picounoc eut le frisson et ses yeux se couvrirent d'un nuage de sang. Il eut envie de se repentir pour satisfaire à la justice divine, et de se livrer au bourreau pour satisfaire à la justice humaine. Mais ce premier bon mouvement ne fut pas suivi d'un second.

--Malédiction! dit-il, il n'y a point de pardon pour moi, ni en cette vie, ni en l'autre! Il demeura longtemps dans un abattement profond. Il pensa à se sauver comme avait fait Djos autrefois; mais ce qui lui paraissait facile pour d'autres, lui semblait impossible à lui. Quand il se leva, irrésolu encore et tremblant, il aperçut des étrangers qui montaient la route. Alors il se met à fuir, croyant que ce sont des constables qui viennent l'arrêter. Et il a raison. Après avoir couru longtemps il se détourne. Deux des constables sont sur ses talons. La peur lui donne des ailes, et il s'élance comme un cerf que la meute poursuit. Il passe à la porte de Letellier, et voit une foule joyeuse et bruyante.... Il pense que cette foule va lui barrer le passage; mais elle s'ouvre pour le laisser fuir. Il arrive chez lui haletant, épuisé, couvert de sueurs, les yeux sanglants et sortis de leurs orbites. Les officiers de la police le poursuivent toujours. Il passe à côté de la maison, gagne la prairie et, soudain, il disparaît comme s'il se fut enfoncé dans la terre. Il s'était, précipité dans un puits. Dans son élan, il descendit tête première au fond, et là, ses mains crispées s'attachèrent par hasard à une pierre, fangeuse. Quand on le retira il était mort; mais ses mains serraient toujours la roche pleine de limon.... En jetant cette pierre on s'aperçut que son enveloppe se désagrégeait. On l'examina attentivement. O jugement de Dieu! on reconnut le châle qui avait dû envelopper sa victime. Il y avait vingt ans qu'il était là. Ce n'avait pas été, en effet, selon la parole de la tireuse d'horoscope, la main d'un vivant qui l'avait retiré du puits.

Marguerite fut long temps à se remettre de ce coup terrible. Cependant elle ignorait, la pauvre enfant, l'horrible mystère de la mort de son père. On s'était fait un devoir de lui cacher cette honte. Elle vit son jeune ami Victor et ne rougit pas, inconsciente qu'elle était du crime de sa race. Elle s'applaudissait d'avoir été délivrée du bossu. Il venait de mourir sur le gibet.

C'est le temps de dire que l'ancien docteur au sirop de la vie éternelle était devenu bossu à la suite du coup de rame qui lui avait été infligé--les lecteurs du Pèlerin s'en souviennent--sur la grève du Château-Richer, lors de l'enlèvement de la petite Marie-Louise. Ferron, conduit au pénitencier avec son compère Racette le maître-d'école, s'était enfui au bout de deux ans, avec le même complice, en tuant l'un des gardiens. La femme Asselin, la tante inhumaine du Pèlerin, l'épouse infidèle, l'empoisonneuse, monta aussi sur l'échafaud. Robert et Charlot furent enfermés au pénitencier pour le reste de tours jours. En entendant leur sentence, ils se poussèrent du coude.

--Batiscan! dit Robert, une pension sur l'Etat! qu'en dis-tu?

--Mille noms! quelle chance! le mérite est toujours reconnu, répliqua Charlot.

--On en sortira.

--Oui, couché sur le dos.... N'importe on a fait une bonne jeunesse....

--De soixante et quinze ans!...

Marguerite, pourtant, finit par apprendre ce qu'avait été son père, et ce qu'il avait fait. Inutile d'essayer à peindre son désespoir; nul ne le pourrait. Ses entrevues avec Victor ne furent que des larmes et des sanglots. Un jour, pourtant, qu'il voulait la consoler, et lui disait, que les enfants ne sont pas responsables des fautes de leurs parents, et qu'il l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, elle retrouva son énergie et sa fierté: