Il faut que je te parle d'un songe extraordinaire qu'a eu Marguerite. Tu sais, que je suis un peu superstitieuse depuis le songe de cette infortunée Geneviève. Au reste il s'agit, dans cette vision, d'un personnage que tu as bien connu, du Hibou-blanc.... Et d'abord, je te dirai que le vieux renégat, chassé de la tribu des Couteaux-jaunes, abandonné de tous, honni et méprisé, partit seul à travers le désert glacé, et se dirigea vers le lac du grand Ours. Or Marguerite, qui ne connaît pas cet homme, nous le peignit, à son réveil avec une fidélité surprenante, et cela suffit pour nous faire ajouter à son rêve la foi que l'on ne donne d'ordinaire qu'aux récits véridiques.
--J'étais loin vers le nord, dit-elle, et sur ma tête l'Ourse glacée tournait dans la voûte céleste comme sur un pivot. Mes yeux étaient éblouis par le spectacle qui se déroulait autour de moi; je me croyais dans un monde féerique. Des aigrettes innombrables s'allumaient dans le ciel où elles jouaient, comme les feux Saint-Elme le long des mâts et des vergues; des banderoles de pourpre flottaient au zénith; des rideaux sanglants s'ouvraient et se fermaient sur l'horizon, pour laisser paraître et cacher tour à tour les molles clartés de l'aurore, les feux ardents du soleil et de fantastiques figures de flamme. Des coupoles diaphanes, des mers aux ondes métalliques et chatoyantes, des zones d'or ondulées comme des rivages, des franges capricieuses apparaissaient et disparaissaient soudain. Puis des voiles de gaze, puis des nuées de sang immobiles et lugubres, puis la neige éclatante, infinie qui reflétait toutes ces merveilles. La nuit était calme, le silence, si grand que l'on croyait entendre jusqu'au soupir des esprits. Le froid faisait éclater les arbres; et toutes les pierres, tous les troncs, tous les rameaux s'étaient cristallisés sous le frimas; et la lumière, en les éclairant, les embellissait d'une décoration fantastique. Tout à coup j'entendis un craquement de raquettes sur la neige durcie; je regardai du côté d'où venait le bruit, et ne vis rien. Cependant le bruit ne cessait pas. O calme effrayant des nuits polaires, que tu es trompeur! Ce ne fut que plusieurs heures après l'avoir entendu marcher que j'aperçus le chasseur. Il était vieux, boitait en marchant, avait la barbe blanche et les cheveux longs, mais rares. Il pleurait et ses larmes, gelées en sortant des paupières, couvraient ses joues d'une glace que les lueurs de la nuit faisaient resplendir. On eut dit qu'il portait un visage de feu ou de sang, et que ses yeux, sans éclat, étaient noirs comme les orbites d'un crâne de mort. Rendu près de moi, il ne me vit pas, et se mit à creuser dans la neige pour se faire un abri. Mais il n'eut pas la force de creuser assez. Il avait faim et dévorait les bouts des petites branches de sapin. Il poussa un cri, et moi, qui de si loin avais entendu le craquement de ses raquettes, j'entendis à peine sa voix. Il voulut armer sa carabine pour se suicider, et ses doigts crispés se gelèrent sur la gâchette. Son haleine rapide faisait bruire l'air en s'échappant de ses lèvres. Il était là debout, immobile au milieu des neiges comme un tronc moussu, et semblait un arbre étrange ou une pierre grossièrement sculptée par une main sauvage. Les aurores boréales dansaient toujours au dessus de sa tête, et des serpents de feu, se glissant sur la neige, semblaient accourir de l'horizon jusqu'à ses pieds. Des hurlements firent retentir la solitude et une troupe de loups apparut au loin. Il eut un tressaillement rapide et nerveux, et il voulut de nouveau armer sa carabine pour défendre, contre la voracité des bêtes, son corps glacé qui s'en allait mourant. Les loups arrivèrent.... Il poussa une clameur formidable et la bande sanguinaire s'arrêta étonnée. Mais aussitôt l'une des bêtes, flairant un reste de sang encore tiède, déchira les mains du malheureux. Les autres ouvrirent, à leur tour, leur gueules ardentes et se précipitèrent en hurlant sur le chasseur maudit. Il tomba et quelques gouttes de sang rougirent la neige; et l'on eut dit que ces gouttes de sang étaient tombées des franges rouges qui s'agitaient en l'air. Un instant après, des chasseurs sous la conduite de Kisastari, passèrent par là, mirent les loups en fuite, et reconnurent le cadavres à demi-dévoré et gelé de Racette, le Hibou-Blanc. Ils l'ensevelirent sous la neige et récitèrent un pater et un ave pour le repos de son âme.
Tel fut le rêve de Marguerite.
P. S.--Cher frère! chose extraordinaire, terrible même, Kisastari vient d'arriver au fort avec un parti de chasseurs. Ils ont trouvé le cadavre du Hibou-Blanc gelé au milieu des neiges du nord, et demi-dévoré par les bêtes féroces.... Le rêve de Marguerite n'est donc pas un rêve!...
--Quelle mort! murmura le grand-trappeur!
--Requiescat in pace! répondit l'ex-élève.