Djos était ahuri.

--C'est peut-être un tour, pensa-t-il... Il sait que je suis jaloux et s'amuse à mes dépens... pourtant c'est un bon ami et il ne m'a jamais trompé.... Ah! la malheureuse! si elle vient!--et il brandissait son bâton.--je me vengerai! un mari outragé a bien le droit de se venger....

Il attendait depuis assez longtemps, et n'était pas loin de croire à une mystification, quand il entendit parler et vit deux personnes s'avancer par le sentier. Il sentit le froid courir dans ses veines et se mit à trembler. Il éprouvait l'angoisse horrible du condamné qui aperçoit l'échafaud. Peut-être même eut-il moins souffert s'il eut marché à la mort; car il y a quelque chose de plus douloureux, de plus désespérant que la mort, c'est le déshonneur. Il s'appuya contre la clôture, et ses yeux, regardant à travers les branches noires, se fixèrent sur les auteurs de son supplice qui s'approchaient comme deux ombres.

Picounoc avait dit à sa femme:

--Il faut jouer un tour à Djos. Tu sais comme il est jaloux et comme la jalousie le rend ridicule. J'ai un moyen de le guérir. Je lui ai dit que j'avais un rendez-vous, ce soir, avec Noémie, dans le jardin. Il m'a cru sur parole, et, bien que Noémie soit à l'église, il s'attend à la voir venir sous les pommiers, se faire conter fleurette. Il est là qui épie, avec des yeux ardents, le moment de notre arrivée. Il s'est préparé comme un curé la veille d'une grande fête, et veut lui faire un sermon comme elle n'en a jamais entendu, sur les devoirs de la femme, et les suites funestes de l'amour. Viens, et, quand il sera au plus beau de son zèle, tu te feras connaître.... Ça sera drôle de voir la figure qu'il fera; jamais jaloux n'aura été mieux pris. Et puis j'ai un cadeau à te faire... un beau châle pareil à celui de Noémie.

--Un beau châle? Montre donc!

--Tiens! mets-le sur tes épaules....

--Djos ne le verra pas, il fait trop noir.

--J'allumerai une allumette exprès, à un moment donné.... Tu ne me parleras pas, mais tu feras de gros soupirs.... Je t'appellerai Noémie, je t'embrasserai.... Oh! comme il sera bien joué, le pauvre fou! et c'est assez de cela pour le guérir.

Aglaé s'enveloppa, souriante, dans son magnifique châle et suivit son mari au jardin.