--Ce n'est pas tout, continua l'ex-élève. Tu connais la petite île déserte et presque nue qui gît en face du fort Chippeway?
--Oui.
--Eh bien! sur cette île se trouve une grotte assez petite et peu connue. Un jour, pas bien longtemps après l'événement que je viens de rapporter, le grand-trappeur et Pierre Robitaille étaient sur cette île, pour une raison que j'ignore, le grand-trappeur retourna au fort, laissant, pendant quelques heures, son ami seul près de la grotte. Les Couteaux-jaunes passèrent-là--un pur hasard;--et le jongleur reconnut Pierre Robitaille et le poursuivit avec plusieurs guerriers de la tribu. A force de chercher on découvrit que l'antre était sa retraite. On le somma de sortir. Il fit feu sur ceux qui entrèrent pour le prendre. Alors le jongleur dit que ce lieu devait être le tombeau du visage pâle, et l'on amassa des branches à l'entrée de la grotte. Bientôt les balles que tiraient pour se défendre le pauvre reclus, se perdirent dans ce rempart de feuilles et de rameaux. Il comprit la mort horrible qui l'attendait, que fit-il? Nul ne le saura jamais. Mais il dut prier et attendre, dans l'angoisse, la volonté de Dieu, car il était bon chrétien.
Je me suis bien vengé de celui-ci! pensait le jongleur, à l'autre maintenant! Quand le grand-trappeur revint et connut le sort de son malheureux ami, il eut un désespoir lugubre. Il se douta bien de quel côté venait la vengeance. Il déblaya la grotte et trouva le cadavre de son ami. Il fit une croix avec deux bâtons de cenellier nain, et l'appuya contre la paroi de la caverne, à l'endroit où se trouvaient les restes sacrés de celui qui avait été son ami fidèle....
Après ce récit les deux chasseurs demeurèrent quelques instants muet. L'ex-élève prit le premier la parole:
--Et tu le connais bien, toi, le grand-trappeur?
--Battefeu! si je le connais! Nous avons fait plusieurs voyages ensemble, et la plus franche amitié nous unit.
--Et, tu l'as vu à l'oeuvre?
--Oui! et chose singulière, c'est qu'il s'agit encore du même jongleur canaille devenu chef de sa tribu adoptive, et d'une vierge de la tribu des Litchanrés, la fille de cette même Satalia dont tu viens de parler. Il y a un mois à peine, Couteaux-jaunes et Flancs de Chiens--ou Tranlt-san-ot-inés et Litchanrés, si l'on ne traduit pas leurs noms--se trouvaient réunis au fort William sur le lac Supérieur, pour l'échange des fourrures contre les couvertures, les armes, la poudre et le whisky. Ils ne descendaient pas souvent jusque là. Plusieurs, même, de l'une et de l'autre tribu n'avaient jamais vu ce lac grand comme une mer. La chasse avait été bonne. Ils se livrèrent aux plaisirs et aux danses. Nous étions là plusieurs chasseurs canadiens: Moi, Robert, Beaulieu, Tiston, Leclerc, Tintaine, Poussedon, Lefendu et le grand-trappeur.... Nous avions le privilège de les voir s'amuser, mais il ne nous était pas permis de prendre part à la fête. Le chef des Couteaux-jaunes était vieux, laid, et cruel; de plus, il était boiteux, ayant perdu un pied, disait-il, dans les glaces de la baie d'Hudson. Le chef des Litchanrés était jeune et beau. Il avait vingt-deux ans seulement et n'était sachem que depuis quelques mois. Ni l'un ni l'autre n'avaient d'épouse. Mais le jeune chef des Litchanrés, Kisastari--c'est son nom--aimait une vierge de sa tribu, la belle Iréma; cependant, pour plaire aux anciens, il s'était laissé fiancer à Naskarina, la fille de Satalia. Son père, un chasseur habile, n'assista pas aux fiançailles, car il n'était pas de retour encore d'un voyage lointain. Il arriva quelques jours après. Il était horriblement mutilé et mourant. Surpris par les ours affamés, il avait courageusement défendu sa vie, et, si sa carabine ne se fut pas brisée, il serait revenu sain et sauf. Sentant qu'il allait mourir, il appela Kisastari son fils et lui révéla un secret que nul autre ne connut. Il mourut et fut enterré, il y a deux mois, à la mission du lac Supérieur....
--Ecoute! j'entends du bruit, dit Paul.