«Je ne me le dissimule pas, ces années sont complétement perdues pour moi; non-seulement ma santé est compromise, mais je me sens baisser tous les jours. Cette vie est vraiment trop dure à supporter, sans livres (sauf ceux de la bibliothèque Maine!), dans ce bagne immonde, en butte à toutes les injures, à tous les coups, renfermés dans des caves grillées; dans les ateliers, traités comme des bêtes, injuriés par nos chiourmes et nos camarades de chaîne, il nous faut tout subir sans murmurer; la moindre infraction entraîne des punitions terribles: la cellule, le quart de pain, les fers, les poucettes, le fouet. C'est ignoble, et je frémis en y pensant. Plusieurs de nos camarades sont à la double chaîne, dans le peloton de correction, soumis aux travaux les plus durs, mourant de faim, menés à coups de bâton, souvent à coups de revolver, sans communications avec nous, qui ne pouvons même pas leur faire passer une bouchée de pain. Henri Brissac, que vous connaissez, je crois, est dans cette catégorie depuis son arrivée, c'est-à-dire depuis six mois, et doit cela à M. Lapierre, capitaine du navire la Loire. Qu'a-t-il fait? Il n'en sait rien. Combien d'autres encore sont dans sa situation! C'est terrible, et j'ai peur que tout cela ne finisse pas bientôt. Mais on protestera, on ne nous abandonnera pas; ce serait horrible si on nous laissait là! Je suis dans l'impossibilité de travailler, aussi ai-je raison de dire que ces années sont complétement perdues, et cela me désespère; j'étais cependant disposé à apprendre, mais que faire sans livres et sans guide?

«Nous sommes presque sans nouvelles. Nous savons cependant que la République s'affirme tous les jours; notre espoir est là, mais je n'ose trop y croire; nous avons eu tant de déceptions depuis deux ans!»


(Extrait du Moniteur de la Nouvelle-Calédonie, nº 6811, 7 avril 1875.)

Arrêté au sujet du travail des déportés, du 31 mars 1875.

Le gouverneur, chef de la division navale,

Vu la loi du 25 mars 1873,

Vu la dépêche ministérielle du 12 septembre 1874,

Vu la lettre de M. le garde des sceaux en date du 11 juillet 1874,

Vu les instructions de Son Exc. le ministre de la marine et des colonies au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, en date du 16 septembre 1874;