Cette peine a été appliquée plusieurs fois en France depuis 1795: elle consiste aux termes de la loi «à être transporté et à demeurer perpétuellement dans une colonie française.» L'Assemblée législative de 1850, par une loi spéciale a établi deux sortes de déportation, la déportation simple et la déportation dans une enceinte fortifiée, et désigné l'île de Nouka-Hiva, dans le groupe des Marquises, comme lieu d'application de ces deux peines. L'Assemblée de Versailles, modifiant cette disposition en 1872, a désigné la presqu'île Ducos comme lieu de déportation dans une enceinte fortifiée, et l'île des Pins comme lieu de déportation simple. Ces deux territoires sont compris dans les possessions françaises de la Nouvelle-Calédonie.

Aussitôt frappés par la condamnation à la déportation, les prisonniers étaient enfermés dans des voitures cellulaires, les mêmes qui servent pour les plus vils criminels, et après un voyage long et pénible, internés dans l'un des quatre dépôts institués dans les deux rades de Brest et des Trousses: le fort Boyard, le château d'Oléron, la citadelle de Saint-Martin de Ré, le fort de Quélern. Le fort Boyard, où nous avons attendu près d'un an le navire qui devait nous conduire en Nouvelle-Calédonie, est une énorme tour bâtie sur un banc de sable, isolée au milieu des eaux et inaccessible pour peu que la mer soit grosse. Nous faisions partie du premier convoi de prisonniers et nous y sommes arrivés par une froide matinée d'octobre, en même temps que le directeur, les geôliers et la garnison chargée de nous garder. La traversée s'était faite à fond de cale, les pieds dans l'eau, l'estomac vide depuis vingt-quatre heures. Nous avons trouvé pour nous réconforter, des casemates nues, où l'on nous a logés par groupes de dix hommes et qui pour tout mobilier avaient un canon. Pas un lit, pas un matelas, pas même une botte de paille pour reposer nos membres meurtris. Après plusieurs heures d'attente, nous avons vu arriver pour notre repas une auge d'une saleté repoussante, telle que le plus pauvre paysan n'oserait l'offrir à ses porcs, dans laquelle nageaient des haricots; chacun de nous reçut un biscuit et l'information qu'il fallait se passer de cuillère, de fourchette et de couteau, ces ustensiles pouvant devenir des armes dangereuses. Naturellement nous avons préféré nous contenter de ronger notre biscuit que nous plier à une règle aussi avilissante: il a fallu huit jours d'abstinence pour déterminer le directeur à télégraphier à Versailles et à nous faire distribuer des cuillères et des écuelles personnelles; il a fallu trois mois pour avoir un lit. Nous ne parlons pas des souffrances morales, des mille persécutions basses dont nous étions l'objet, de l'inquisition incessante sur notre correspondance, qu'il fallait recevoir et envoyer ouverte et limitée à notre famille. Nous prenions l'air une fois par jour sur la terrasse du fort: elle était si étroite que nous étions obligés de nous mettre à la file et de courir les uns derrière les autres, comme des chevaux de manège, pour dégourdir nos membres. Toute la garnison était sous les armes pendant cet exercice, quoique nous fussions séparés d'elle par deux ou trois grilles; et la nuit, le vaillant officier qui commandait le fort, ne s'endormait pas sans faire coucher dix soldats en travers de sa porte. Si dure que fût notre prison, nous avons su depuis qu'au fort Boyard nous étions en quelque sorte privilégiés; au château d'Oléron, les prisonniers étaient rasés dès leur arrivée, de gré ou de force; entassés dans des caves humides, au milieu d'une armée de rats auxquels il devaient disputer leur misérable pâture; jetés au cachot et enchaînés au moindre prétexte.

Ainsi se sont passés les mois de l'hiver 1871-1872. Au printemps nous avons appris que la loi sur le régime de la déportation avait été votée, que notre départ était imminent et qu'une commission parlementaire avait été nommée pour statuer sur les demandes des condamnés qui signeraient un recours en grâce. Un à un on nous a appelés devant le Directeur pour déclarer notre intention à cet égard. Nous pouvons le dire à l'honneur de notre parti, un très-petit nombre de prisonniers ont eu la faiblesse de courber la tête devant la force et de signer un recours, à l'heure suprême où tout refus de le faire était suivi d'un ordre immédiat de départ.

Mais nous devons aussi à la vérité de constater que jamais un Tibère ou un Caligula ne s'est montré plus insensible que la commission versaillaise. Le nombre des commutations qu'elle a accordées est très-restreint et toujours dû à des influences personnelles de la nature la moins avouable. La plupart du temps ces commutations sont une dérision: une des plus ordinaires est le changement de la déportation dans une enceinte fortifiée en déportation simple.

La visite médicale prescrite par la loi avant l'embarquement d'un condamné était une comédie plus sinistre encore. L'un après l'autre, les prisonniers étaient amenés devant une commission de chirurgiens de marine dont le président leur demandait s'ils n'avaient pas de motifs d'exemption à faire valoir. Sur la réponse négative il prononçait aussitôt: Bon pour le départ! et passait à un autre. En cas d'affirmation, il frappait deux petits coups sur la poitrine du condamné, y appliquait un instant son oreille, puis il disait de même: bon pour le départ! Nous nous rappelons tous un de nos camarades, le citoyen Corcelles, un des plus braves défenseurs de la Commune, et qui était atteint d'une phthisie pulmonaire du caractère le plus grave. Douloureusement éprouvé par les souffrances de la guerre, des deux siéges et d'une pénible captivité, il pouvait à peine, en se traînant devant la commission, se soutenir sur ses jambes. A la question du président, il répondit seulement par un triste sourire. Et comme un des plus jeunes membres de la Commission ému de pitié à la vue de ce cadavre ambulant, se penchait à l'oreille du vieux chirurgien et sans doute implorait un sursis, celui-ci dit assez haut pour être entendu du malade et de plusieurs autres prisonniers: «Bah! il faut bien que les requins mangent!» Les requins, en effet eurent à manger: moins de trois semaines plus tard, nous étions en mer, notre ami Corcelles était mort, et nous jetions ses restes au réservoir commun. Nous devons donner le nom de cet ami des squales: il s'appelle le docteur Chanal.

Sur les quatre mille condamnés qui ont ainsi défilé devant lui, ou ne cite pas dix cas d'exemption. Encore pourra-t-on juger des motifs qui ont pu les lui dicter quand on connaîtra le fait suivant. M. Edmond Adam, alors député de la Seine, étant venu à l'Ile de Ré visiter Rochefort qui y était interné, vit se présenter à son hôtel une jeune femme qui lui proposa, pour la faible somme de mille francs, de faire surseoir, par le chirurgien en chef, au départ de son ami. Elle n'avait qu'un mot à dire, déclarait-elle, et le vieillard était tout à ses ordres. M. Edmond Adam prit des informations et s'assura de la réalité de cette puissante influence; inutile de dire qu'il n'en usa pas, et se contenta de divulguer la proposition.

Les premiers départs eurent lieu au mois de mai 1872, à bord des frégates la Danaé et la Guerrière. C'est sur ce dernier navire que nous fûmes embarqués, et comme le régime qui nous fut fait a été celui des huit autres transports à voile qui ont successivement pris leur chargement de déportés pour la Nouvelle-Calédonie, savoir la Garonne, le Var, l'Orne, le Calvados, la Virginie, la Sybille, on peut appliquer à tous ce que nous avons à en dire.

La Guerrière emportait 700 proscrits. Nous étions logés dans les batteries basses du navire, divisés par d'énormes grilles de fer en quatre cages de 175 prisonniers. Chacun avait pour tout bagage un sac de toile contenant quelques mauvais vêtements fournis par l'Etat. Pour coucher, une toile de hamac sans matelas: les hamacs, bien entendu, ne pouvant être accrochés que le soir et devant pendant le jour être roulés sur les filets. Nous avons calculé que l'espace réservé à chaque homme, dans ces cages, n'était pas d'un mètre cube. Quand les hamacs étaient tendus, les corps se touchaient les uns les autres et à chaque coup de roulis les rangées de droite pesaient sur les rangées de gauche et réciproquement. On peut difficilement imaginer un supplice plus horrible que celui de ce contacte incessant, monotone, prolongé pendant toute une longue nuit, dans l'atmosphère viciée des batteries. Pendant le jour nous avions presque constamment les pieds dans l'eau qui inondait la batterie. Notre alimentation était exclusivement salée, sans ration de vin ni d'eau de vie; nous n'avions quotidiennement droit, pour boisson et pour nos ablutions, qu'à 3/4 de litre d'eau. Les cages étaient ouverte successivement une fois par jour, pour une promenade d'une demi-heure sur le pont, ou plutôt pour une station d'une demi-heure, car l'espace qui nous était réservé était si étroit qu'il était possible seulement de piétiner sur place. Qu'on ajoute à un tel régime l'assaisonnement des violences et des grossièretés que nous avions à subir de la part des surveillants qui montaient la garde, revolver au poing, autour de nos cages, et l'on se fera une idée de ce que peut être un tel voyage, prolongé pendant cinq à six mois, en passant par les chaleurs torrides de l'équateur et les froids des mers australes.

Ces conditions si dures déjà, le caprice et la férocité d'un commandant fanatique les a souvent aggravées encore. On doit donner la palme à cet égard, au capitaine Riou de Kerprigent, commandant de la Danaé, qui avait imaginé d'imposer aux déportés, contrairement aux règlements les plus précis, ce qu'on appelle à bord les corvées. Quand ils s'y refusaient, il les jetait aux fers et les privait de nourriture: nous pouvons citer les noms de trois proscrits, les citoyens Bauer, Cipriani et Malzieux, le dernier âgé de soixante-huit ans, qui ont passé quatre-vingts jours à fond de cale, les fers aux pieds, avec un biscuit par jour comme aliment, pour s'être refusés à plier devant une exigence humiliante et illégale. Pendant quatre-vingts jours, ce misérable est venu tous les matins leur demander en ricanant s'ils voulaient céder, et il a fallu l'arrivée du navire en Nouvelle-Calédonie pour mettre fin à cette torture. Il faut citer encore le nom du commandant Lapierre, qui a eu le bonheur d'avoir à son bord un journaliste qui l'avait attaqué, le citoyen Brissac, et qui s'est donné le plaisir délicat de lui faire expier ses articles par une persécution quotidienne au cours d'une traversée de cent cinquante jours.