L'administration, qui distribue ces vivres crus, n'alloue au déporté ni combustible, ni substance grasse; il faut pourtant qu'il arrive à les faire cuire, s'il veut manger. Mais cette difficulté est devenue si épineuse, quand le peu de bois qui se trouvait autour des camps a été épuisé, qu'un grand nombre de proscrits a pris l'habitude de consommer sa viande ou son lard absolument crus. Quant aux haricots, il a été reconnu après de nombreuses expériences, faites sous la direction de cuisiniers de premier ordre, tels qu'il s'en trouve nécessairement dans une proscription parisienne, qu'il fallait renoncer à l'espoir de les ramollir, et par conséquent de les utiliser.
Si l'on ajoute à ces vivres une distribution annuelle de vêtements, savoir: un costume de toile, un costume de laine, deux chemises et deux paires de ces fameux souliers à semelles de carton que la guerre de 1870-71 a rendus célèbres, on aura le tableau complet des libéralités que l'administration coloniale réserve au déporté.
Disons tout de suite que s'il en exprime le désir, la loi lui donne le droit de se construire une habitation personnelle et que s'il veut tenter un essai de culture on lui alloue un lot de terre de quelques mètres. Mais comme on ne lui fournit ni outils, ni semences, ni matériaux d'aucun genre, ces tentatives sont nécessairement très-limitées: le sol de la presqu'île Ducos est presque partout impropre à la culture; la disette d'eau la rend impossible pendant la plus grande partie de l'année: aussi est-ce à grand'peine et au prix des plus énergiques efforts qu'un ou deux jardiniers émérites ont réussi à faire venir quelques choux et quelques radis. On peut dire que c'est avec leurs ongles qu'ils ont défriché la terre et qu'ils l'ont arrosée de leur sueur. Quant aux habitations personnelles, elles se composent de quelques pauvres cabanes en terre, couvertes d'herbe et de branchages, plus misérables que les huttes des sauvages. Généralement groupées autour des camps, sans ordre et sans symétrie, elles constituent deux ou trois tristes villages, accrochés au flanc des collines. Au-dessus de ces villages sont placées les casernes des surveillants; sur toute la ligne des hauteurs court un chemin stratégique, armé de canons et de mitrailleuses et par où un cordon de sentinelles, espacées de distance en distance, se relie à un camp d'infanterie de marine, établi sur l'isthme qui rattache la presqu'île à la grande terre.
Le commandant militaire est installé avec une garde nombreuse au bord d'une petite baie qui sert de port. Il est interdit d'y aborder sans une autorisation spéciale, et tout navire ou embarcation qui passe en vue du territoire doit s'en tenir éloigné de 1000 mètres. Des rondes sont faites incessamment par des chaloupes et des canonnières à vapeur, pour veiller à l'exécution de cette consigne.
Tout acte d'initiative individuelle, toute entreprise commerciale, industrielle ou artistique est soumis à la formalité d'une autorisation préalable, rarement demandée et presque toujours refusée. Le ton ordinaire des surveillants chargés de la garde des déportés est grossier et agressif. Au moindre prétexte ils se jettent sur vous, vous assomment et vous traînent au cachot. Le délit le plus léger entraîne la comparution devant un conseil de guerre, et l'accusé étant toujours considéré comme récidiviste, le maximum de la peine lui est appliqué. Un simple pugilat, par exemple, qui dans la vie ordinaire entraînerait une faible amende ou quelques jours de prison, peut ainsi entraîner une condamnation à plusieurs années de détention avec travail obligatoire. Nous citerons l'exemple d'un jeune marin, le citoyen Kervizic, qui, en douze ans de service à la mer, n'avait jamais eu une punition; pendant la guerre franco-allemande, il fait bravement son devoir à l'armée de la Loire; entré au service de la Commune, il se conduit assez brillamment pour obtenir le commandement d'une canonnière et garde ce commandement jusqu'au jour où son embarcation est coulée sous les feux de Montretout, coulée, coïncidence douloureuse, telle que la guerre civile en présente parfois, par une batterie que commandait, dans les rangs opposés, le propre frère du citoyen Kervizic. Fait prisonnier et déporté, ce brave jeune homme était considéré à la presqu'île Ducos comme un des membres les plus estimables de la proscription, lorsqu'un jour, insulté publiquement, il se laisse aller à administrer à coups de poings une correction méritée: le lâche coquin qui l'avait reçue dépose une plainte, Kervizic est traduit devant le conseil de guerre, condamné à huit ans de prison et maintenant ce brave soldat de la Révolution casse des cailloux sur les routes. Devant un tribunal ordinaire il n'aurait pas eu huit jours d'arrêts.
Nous n'étonnerons personne en constatant que la déportation s'est recrutée en majorité parmi les ouvriers les plus intelligents et les plus habiles de Paris. Il y a là, en grand nombre, des mécaniciens, des forgerons, des menuisiers, des charpentiers, des maçons, des orfèvres, des imprimeurs, etc., de premier ordre; toutes les professions sont représentées, et il est assurément impossible de rêver pour une colonie naissante des éléments plus complets et plus parfaits, surtout si l'on songe que ces condamnés ne sont en aucune façon des criminels, mais au contraire des hommes qui ont traversé une guerre civile de deux mois sans qu'on puisse leur reprocher un seul fait de violence personnelle. Eh bien! ces éléments exceptionnels, l'esprit de parti et de vengeance est arrivé à les paralyser en les jetant sur une terre sans population, sans industrie et sans ressources. Libres sur ce sol encore sauvage, les déportés ne pourraient certainement pas y trouver tous l'emploi de leurs facultés spéciales; internés dans une enceinte fortifiée et sans communications normales avec le monde extérieur, tous sans exception ont dû renoncer à l'espoir de se créer des ressources par le travail. On peut croire que ce n'a pas été sans tout essayer. Pour la plupart de ces hommes, habitués à une vie laborieuse, l'inaction de la prison était le pire des supplices: ils arrivaient en Nouvelle-Calédonie véritablement altérés de travail, et la misérable vie qu'ils y trouvaient, les privations de tout genre auxquelles ils sont en proie ne pouvaient que surexciter cette ardeur. Mais que faire quand on n'a ni matières premières, ni outils, ni commandes, ou quand des règlements innombrables, interprétés par des soldats stupides, vous empêchent de vous procurer tout cela? Se croiser les bras et désespérer.
Dans les premiers mois, l'administration coloniale offrait du travail aux déportés sur ses chantiers de terrassement; le travail était rude, peu attrayant pour les ouvriers d'art, et le salaire misérable (1 fr.); le plus grand nombre pourtant se résignait à l'accepter. Que ne ferait pas un homme privé de tabac, sans savon pour laver son linge, sans substance grasse pour faire cuire ses aliments, sans un verre de vin à mêler à son eau saumâtre? Mais un ordre venu de Paris a suspendu ces travaux: nous avons pu nous procurer la copie textuelle de la lettre ministérielle, et nous la donnons, surtout en raison des prétentions économiques qu'elle affecte:
Le ministre de la Marine au Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie.