Ils conçurent encore l'éternité de leur vœu.

IX

Ainsi les choses allèrent jusqu'à la fin du printemps, jusqu'au soir de la fête qui réunit, avenue Lord-Byron, dans l'hôtel du général Héricourt, les principaux personnages des Comités Philhellènes.

Eclairé a giorno par mille lampions de couleurs, le jardin accueillit les invités en habit bleu et en bas de soie. Sous les mille lueurs des lustres, ils vinrent saluer Denise, fière de sa robe aux rubans obliques, alternativement bleuâtres et cramoisis, que des nœuds de satin agrémentaient, vers les bords, et sur les épaules. Elle répondait par des révérences profondes, qui faisaient luire les perles en torsades dans les hautes coques de sa chevelure, les pendeloques de ses oreilles, et les joyaux enchâssés aux médaillons de son lourd collier. Dolorès l'aidait à faire les honneurs. Son teint mat, aux pommettes du plus beau carmin, lui valut les félicitations de M. de Lafayette qu'amenait le général Dubourg. De haute taille et l'estomac fort, le libérateur des États-Unis animait, par des paroles très gracieuses, sa tête massive, blême recouverte en arrière de cheveux roux et blancs qui revenaient au-dessus des oreilles et vers le grand front nu. Il dominait les gens. Il garda longtemps les mains de l'oncle Edme dans les siennes. A la Haute Vente des carbonari, ils s'étaient appréciés, sans doute. Ensemble ils déplorèrent l'avortement du complot de Belfort. Lafayette se souvenait d'avoir, à cette époque, connu le général Lyrisse, et félicitait le fils de si noblement continuer l'œuvre du père. Aussitôt, et sans guère de précautions oratoires, l'oncle Edme espéra le retour de pareilles conjonctures. Ses longs gestes vifs décrivirent les raisons de la victoire, balayèrent les royalistes, amenèrent en ligne les troupes de la Révolution. Ses grandes jambes musculeuses sautillaient. Sa face aquiline laurée de grosses mèches grises aspirait l'odeur du triomphe. Dubourg estima prudent de l'interroger obstinément sur le siège de Missolonghi et le Congrès d'Egine. Le dragon n'utilisa que plus de faconde. Il pérorait en visant, du coin de l'œil, son hôte, Augustin Héricourt, comme pour lui faire voir qu'il n'abdiquait rien de ces convictions chez le protégé du duc de Raguse. M. de Lafayette s'empressa de féliciter Omer que le général-comte lui présenta.

—Nous avons presque terminé notre carrière, nous! A vous, mon enfant, d'obtenir cette liberté des esprits que nous avons failli gagner en 1790, qui nous fut arrachée par la tyrannie de Robespierre et par celle de Bonaparte, que nous espérâmes recouvrer en 1814, avec le Gouvernement Provisoire et les articles de la Charte, depuis violée par les ministres indignes de nos rois. Espérons que cet élan fraternel de la Gaule, qui vient de porter secours aux fils de Pallas, marque l'aurore d'un temps plus favorable à l'indépendance de la pensée...

Noble et magnifique, le marquis continua longtemps. Sur l'épaule d'Omer, il appuyait une vieille main pesante. L'autre s'étayait d'une canne à tabatière d'or, où il puisait. Ses gilets blancs, les tours de sa cravate, et son ample collet de drap brun formaient comme le rebord d'une chaire autour de sa tête éloquente, d'où se répandait, source intarissable, une parole musicalement grave. Un cercle l'écouta. M. de Montalivet, tendant l'oreille, insinuait dans ce geste le peu d'affectation qui le pouvait rendre ironique; et il portait son chapeau devant sa bouche comme s'il eût à dissimuler quelques petits bâillements.

Plus loin, l'oncle Praxi-Blassans assiégeait un monsieur roide, bien campé sur des mollets en saillie, et de qui l'œil malin, les lèvres serrées, les favoris frisottants composaient un air d'incrédulité sagace. A voir la tante Caroline et le général Augustin assaillir de prévenances, le même personnage, Omer devina que c'était M. Laffitte. Denise lui présentait nombre de personnes qui, devant ce toupet blanchâtre bien rigide en haut d'un front dégarni, exagéraient leurs courbettes.

Les généraux Lamarque et Pithouët entrèrent du même pas, celui-ci grand et hautain, l'habit boutonné sur le torse maigre, celui-là impertinent et trapu, le nez en l'air, et les basques au vent. Ils saluèrent en silence le général Héricourt, puis s'en furent incontinent offrir leurs hommages à Lafayette qui, ayant tiré son mouchoir, embauma l'air d'une odeur à la rose. Abandonné par le libérateur des États-Unis, Omer put répondre aux signes de la tante Caroline. Parmi leurs courtisans, les jeunes femmes balançaient les cloches luxueuses de leurs robes sur les chevilles lacées par les rubans des escarpins. Mme Cavrois arborait une guimpe de vieille dentelle sur quoi s'épanouissait son large visage de chatte espiègle. Un crêpe de Chine drapait, d'un châle, son embonpoint sexagénaire; des chaînes précieuses soutenaient l'agrafe en or et le rubis monstrueux de son aumônière. Quand son neveu l'eût rejointe, elle lui saisit le poignet vigoureusement, puis le contraignit à se baisser vers sa bouche.

—Affaire conclue... bégaya-t-elle, tout en triomphe. M. Laffitte vient de dire «oui». Demain il signera. Encore quelques années, et les Cavrois-Héricourt seront aussi puissants que les frères de feu Antoine-Scipion Perier, à qui l'on doit la richesse des mines d'Anzin... Dieu me pardonne! je crois qu'avant de mourir j'aurai quasi réalisé tous les vœux de mon père...!

Elle chercha, pour s'asseoir, un fauteuil qu'Omer avança; puis elle s'y laissa tomber avec précaution, lasse de tout le labeur accompli par sa vie active. Dieudonné Cavrois, énorme dans sa culotte de satin et son gilet de brocart, l'admirait de loin. Adossé contre l'orgue, il avait la physionomie d'un voyageur qui contemple tout un pays splendide soudain découvert à sa vue. Par moments, il passait la main devant son ample figure pâle de vénération; il soupirait bruyamment pour reconquérir du calme. Il n'y parvenait guère. Un domestique en livrée brune chamarrée d'argent et pourvue d'aiguillettes, présenta des rafraîchissements. Dieudonné vida coup sur coup deux verres de punch. Alors la transpiration vint à sourdre vers la racine de ses longs cheveux flasques. Il s'épongeait lorsque son Maître-Elu de la Vente, le général Lamarque l'aborda, victorieux. La comtesse Aurélie se fit rouler un fauteuil gothique près de Caroline, qui frottait ses mains l'une contre l'autre, avec le geste de les savonner indéfiniment.