—Nos enfants te devront leur félicité... Bénie sois-tu de Dieu, ma sœur!...
—Je serais plus heureuse encore, Aurélie, si je n'avais à plaindre ta longue tristesse...
—Hélas! je n'ai pas su choisir, comme toi, le but qu'on atteint. Je n'aimai que le rêve. Le travail récompense. Le rêve déçoit... Tu as semé de bienfaits tout une province... J'ai vécu presque inutilement... J'ai dévasté mon cœur. Rien ne m'a valu l'heure de cette joie légitime que tu ressens... Que dis-je: notre frère, Bernard, s'il ressuscitait aujourd'hui, d'entre les héros morts, te remercierait à genoux. Il me maudirait pour n'avoir pas su marier nos enfants...
—Bernard ne te maudirait pas... Aurélie; il ne te maudirait pas... Dieu merci! tu as bravement accompli le devoir: ton mari, tes fils, te sont obligés des triomphes que tu leur ménages. N'as-tu pas conseillé Praxi-Blassans comme il le fallait pour les Moulins. Tu as été à la peine, comme nous sommes à l'honneur.
—Non, je n'ai pas accompli mes promesses!
De ses longues mains bleuâtres, fines, parées de diamants, la tante Aurélie, ouvrait, fermait son éventail d'ivoire et de lampas amarante, aux papillons brodés en vieilles soies multicolores.
—Denise a trouvé le bonheur ici, ma tante... Mon père vous reprocherait-il ce qui n'a dépendu que d'elle?... raisonnait Omer.
Il eut pitié de cette pauvre femme en qui la même douleur un peu maniaque persistait depuis quinze ans. Il la voulut consoler par des paroles. Bientôt Dieudonné conduisit, jusqu'auprès de sa mère, un homme de tournure martiale, dont la belle figure moqueuse et sans lèvres, émit plusieurs compliments brefs qu'il sembla juger excessifs, après les avoir dits. C'était Casimir Perier. La poitrine en avant, il mâchonna sa bouche rasée; il inspecta la mine du jeune avocat qui s'inclinait devant lui:
—Monsieur votre neveu trouvera plus tard l'occasion de se faire élire dans votre collège électoral, Madame, à ce que le général Héricourt m'annonce. Je souhaiterais qu'il fût bientôt des nôtres pour dire son fait à M. de Polignac quand il reviendra; car, hélas, il reviendra... Il nous faut de jeunes talents déjà notoires. Ils ne seront point en surcroît pour défendre l'esprit de la Charte, au parlement... M. de Montalivet vous donne l'exemple, Monsieur...
Avec toute la roideur nécessaire à sa dignité, le jeune pair de France approcha. Son emphase froide qu'il écoutait lui-même, en la mesurant, couvrit les propos épars. La conversation se fit toute politique. Malicieuse, la tante Caroline rectifiait les erreurs de la rhétorique, et citait mille chiffres probants. M. Laffitte répéta, quand, nommé par elle, Omer l'eut salué, les encouragements de M. Casimir Perier. Autour du fauteuil où trônait la grosse flamande, un par un, tous les visiteurs s'assemblèrent. Elle parla clairement des rapports commerciaux entre l'Artois, la Picardie, la Flandre et l'Angleterre. M. Laffitte semblait curieux d'apprendre ce qu'elle enseignait sur les influences des cours, au marché de Falmouth, et sur leurs variations pendant le voyage des vaisseaux qui transportaient les épices de Java et les blés de Russie. M. de Montalivet, recueilli, les paupières closes, dégustait pieusement sa salive. Il finit par s'écarter pour rejoindre Dolorès qu'il se plut à exciter contre Bolivar.