Omer essaya son éloquence en attestant les sanctions de la loi romaine contre les fauteurs de la disette publique. Il dit son voyage récent, son émotion au Capitole, il évoqua l'œuvre des légions, de leur esprit survécu dans les villes qui avaient d'abord été leurs camps. Il compara l'éternité de cette œuvre dans l'Europe occidentale, à la fragilité de cette entreprise par les soldats de Bonaparte. Qu'avaient-ils laissé des installations républicaines, en Autriche, en Italie, en Allemagne, en Russie, en Espagne? Peu de chose. Partout régnait la tyrannie de la Sainte-Alliance. Il accusa Napoléon d'avoir détourné de son but l'effort des races latines, de l'avoir accaparé pour son prestige individuel, en adoptant dès 1807, les mœurs des monarques germains et de leurs cours.
—Bien dit! approuva M. de La Fayette...
—C'est une vérité fort probable, concéda M. Casimir Perier, en fronçant ses beaux sourcils noirs.
Et il rapporta doctoralement une anecdote du temps où il servait au siège de Mantoue, officier de génie, sous les ordres de Bonaparte. Là-dessus le général Héricourt expliqua comment, à Wagram, ses voltigeurs avaient été soutenus par la batterie à cheval que commandait le chef d'escadron Paul-Louis Courier, lequel depuis...
Alors tous rivalisèrent d'esprit, afin d'être admirés de cette grosse dame en collerette et en coiffe de dentelles, qui, doucement, les yeux à demi clos, savonnait imaginairement ses mains aux bagues d'or nu.
—C'est l'œuvre des soldats républicains qu'il importe de reprendre et de mener à sa fin, comme César mena jusqu'à sa fin l'œuvre des légions... déclama tout à coup Omer.
Dans une prosopopée majestueuse, depuis longtemps rédigée, apprise, il fit retentir toute la gloire des armées françaises portant la liberté à l'Italie, et aux Allemagnes.
Il prit à témoin les généraux Lamarque et Pithouët, compagnons de son père et du général Berton, dans l'armée de Moreau, vainqueurs de Hohenlinden, puis le capitaine Lyrisse, combattant de Novare et défenseur de Missolonghi. Reliant les vœux de ces héros aux espoirs de sa génération, il exprima celui de voir, en cet instant même, se reformer la phalange des girondins. Le siècle ne leur devait-il pas, aussi bien que la gloire de son passé, l'idéal de son avenir?
Quand il finit de parler, la face massive et blême de La Fayette était en vie, le toupet gris de Laffitte se haussait par-dessus les yeux malins qui voulaient mieux examiner le jeune orateur. La belle face sans lèvres de M. Casimir Perier s'épanouissait entre les cheveux argentés du général Lamarque et la figure osseuse du général Pithouët.
—Monsieur..., dit Casimir Perier..., on ne pouvait mieux résumer ce que nous pensons tous, à ce que j'estime. Rappelons-nous toutefois qu'il serait bien dangereux de toucher à la dynastie. Les Girondins périrent pour avoir abandonné Louis XVI...