A Meudon, un matin d'été, l'an 1830, Omer Héricourt quitta la chambre conjugale, pour cacher les larmes de la plus douce émotion. Elvire et lui venaient de s'étreindre, en fêtant, par un long baiser qui lia mieux leurs âmes, l'anniversaire de leur fils endormi près d'eux, sous les dentelles du berceau. C'était, au cœur de l'époux, une ivresse et un vertige singuliers.
Son esprit lui sembla traversé par le soleil que filtraient, à la fenêtre de son bureau, les branches pendantes du lierre, du chèvrefeuille. Il était las et bienheureux. Il s'alanguit sur le fauteuil devant la tablette rabattue du secrétaire, devant l'amas de ses travaux. Dehors, la pelouse ovale s'éployait, entre le grand cèdre sombre, les buissons de fusains luisants, et les blonds tilleuls. Ses chiens jouaient au galop. Une pie gagnait le zénith en jacassant. Les courbes du ciel vibraient. Les insectes bourdonnaient. Un gros frelon de velours brun joua des élytres, suspendu dans l'air.
«Merci, nature! Et toi, Seigneur, cria la religion du jeune homme... Tu me combles de tes dons... L'été sublime salue la première année révolue de mon fils, trapu déjà comme un légionnaire de César, un fondateur de camps et de villes, un fidèle de Mithra!... L'été sublime n'as-tu pas salué par ces mêmes rayons aussi, par ce même chant de la vie féconde, l'heure de mon union. Tu faisais resplendir les couleurs des saints debout dans les ogives des vitraux. Un rayon bleu venu du manteau de la Vierge enveloppa même la chère posture d'Elvire inclinée sur le prie-dieu, et farda célestement la fleur non pareille de son pur visage. Cloches qui sonniez dans le faîte, saviez-vous quel bonheur vous annonciez au monde? Saviez-vous que rien ne devait mentir de ce triomphe solennisé par la magnificence des uniformes, sur les épaules des officiers accompagnant l'oncle Augustin? Pairs chamarrés d'argent, généraux chamarrés d'or, prêtres poudrés, dames en turbans ou bien empanachées de marabouts, messieurs si graves sur vos cravates de mousseline et vos collets d'habits, et vous, mes amis du Palais si généreux et si loyaux sous vos chevelures abondantes; deviniez-vous alors ce que le mystère de ma vie renfermerait de joies? O mon Elvire! Printemps qui fleurissais, été radieux et vibrant, automne d'or et de nuées, que fûtes-vous sinon les berceaux admirables de l'amour? Hiver qui coiffas de neiges candides l'hôtel des comtes Dubourg où ronflaient les flammes ondoyantes dans la cheminée de pierre, qu'as-tu voilé sinon la félicité de nous chérir, elle et moi, les mains aux mains, la joue contre la joue, sur le sofa, tandis que maman Virginie murmurait ses oraisons, égrenait son rosaire et regardait, dans l'âtre les images flamboyantes des supplices infernaux? Nuits de toutes les saisons qu'avez-vous obscurci dans nos âmes communiant de leurs corps soudés en une seule force afin de perpétuer ce désir de passion par les rires d'un enfant joyeux d'avoir vaincu la mort! Olivier, mon fils, tu es la promesse de l'idée latine ressuscitée en dépit des victoires que fêtèrent ici les Barbares Germains, Kalmouks, et Vikhings, il y a quinze ans. Les aigles de Rome se déploient dans tes yeux noirs, les yeux des Lyrisse, Lys Lyris... Surnom peut-être d'un prêteur à l'équité sans tâche. Mon fils... Tu n'es encore qu'un Cupidon joufflu; et les lys ne brillent que sur ton teint, bel enfant de mon Elvire... Puisses-tu posséder l'esprit aussi noble et clair que le surnom de ton ancêtre, de mon-bisaïeul par qui fut réveillée l'âme de la liberté romaine dans les cerveaux des descendants latins disséminés sur tout l'Occident, étouffés sous la tyranie franque, germanique et scandinave. Une année entière, Elvire et moi nous t'avons espéré dans nos embrassements chaleureux. Malgré que la mère fut délicate, tu naquis de sa chair adolescente. Une année entière, nous t'avons vu grandir, fragile et chagrin, en souhaitant l'apparition de ta vigueur. Et te voilà sauvé des maux!... Grâces te soient rendues, nature, qui m'as fait de la sorte immortel, si le descendant éternise le principal de nous-même: la pensée!... Ma vie, dès cette heure, est sans fin; comme toi, lumière du ciel, fécondité du monde!»
Pensif, il demeurait les yeux fixes, et l'âme en extase. Dans l'air fauve trépidaient les élytres du frelon. L'essieu d'une voiture criait sur la route, au delà des murailles.
Il sentit qu'il ne pourrait connaître le travail, cette heure-là. Trop de bonheur exaltait la vie. Caresses, douceurs, dévouements, sagesse domestique, élégance et gaieté, toutes les vertus d'Elvire, captivèrent l'attention de sa mémoire. Surtout il se complut à se rappeler la saveur de cette peau duveteuse et rosée sur le visage, autour des yeux clairs, sous le menton, sur les épaules rondes et lisses, dans la ligne longue du dos étroit que deux signes marquaient ainsi que dans un ciel d'aube, deux astres pâlissants et près de s'éteindre. Il décida de se souvenir longuement. Les joies espiègles et fréquentes de la volupté, sa petite épouse adolescente les lui dispensa de nouveau, dans les vagues des batistes qui prêtaient à leur lit l'apparence d'un lac blanc sous la tempête, aux heures où tout se fond dans les ombres laissées par la lueur de la veilleuse mauresque. Le cher corps de l'ange mince, il l'eut dans le frisson de sa pensée fidèlement évocatrice. La face de fleur riante emplissait tout le décor de son existence depuis un an. Il ignorait comment son éloquence avait pu gagner ou perdre, aux entr'actes de l'amour, tant de procès libéraux, comment lui-même avait, plusieurs fois reçu, dans l'hôtel du faubourg Saint-Germain, les membres de l'opposition: La Fayette, Laffitte et le général Lamarque venus saluer, au salon du Régent, la tante Caroline qui, malgré la dissolution de la Chambre, avait convaincu les propriétaires ruraux en rapport avec les Moulins-Héricourt, d'élire le général Pithouët. L'un des Deux Cent Vingt-un députés, signataires de l'adresse qui refusait au Roi le concours de la Chambre pour discuter les lois du ministère Polignac, venait d'être au mois de juin, renommé par le même collège. La vieille tante avait, chez son Omer, attiré toute la reconnaissance du parti libéral et industriel, pour la gloire d'Elvire couverte de ses joyaux anglais, de ses armures de satin, telle que les anges opulents du Véronèse entourés d'apôtres à mines de seigneurs, sur lesquels brillaient, les lustres, buissons ardents de lueurs et de gemmes.
Omer eut le désir de contempler sa femme, et rentra dans la chambre. Parmi les ondes fauves de sa chevelure écoulée, Elvire sommeillait à demi. Ainsi que deux pétales à franges sombres, les paupières recouvraient les cœurs des yeux forts, quelque peu des joues roses et liliales. Sur les guipures du drap, dormaient, nus, potelés, ses bras d'enfant. Le souffle gonflait les cimes brunes de la gorge et leur voile vers les lumières que filtraient les rideaux blancs, et qui pénétraient la pièce, pour se mirer au poli de la commode en thuya tigré. Omer demeura, sans geste et sans parole. Toute son âme souriait en lui. «Que manque-t-il de ce que j'espérai d'elle?... En vérité, l'ange a tout donné à l'espoir de son Lucifer...» Il chercha les défauts, regretta qu'elle fut un peu maigre, que le bien dotal produisit des rentes moindres depuis un an; qu'elle s'attristât trop lorsqu'il la quittait et que cela l'eut empêché d'accomplir des actes utiles, un voyage nécessaire aux intérêts de la charbonnerie, dans le moment où les Belges préparaient la révolte contre le gouvernement des Pays-Bas, les Polonais contre celui des Russes, les Lombards, les Vénitiens, les Hongrois et les gens de Bohême contre celui de l'Autriche; dans le moment où les sociétés secrètes se confédéraient mieux autour de la Jeune Europe, afin d'établir l'unité de l'Italie, l'unité de l'Allemagne et la République européenne. Certainement son caractère ne s'affermissait pas au contact de la douce créature. Elle le soumettait à son désir de le choyer sans cesse, de l'asseoir sur ses genoux, de le serrer dans ses bras, de l'attirer au fond des ottomanes. Elle était jalouse des lectures où il s'absorbait, inquiète de le craindre infidèle, s'il s'attardait aux séances de l'«Ardente-Amitié», et de l'association «Aide-toi, le Ciel t'aidera» qui réunissaient les membres influents des Loges et des Ventes. Omer négligeait de plus en plus ses devoirs politiques. «Chère Elvire, songeait-il, tu m'apportes de nouvelles excuses pour ma lâcheté... Ma reconnaissance te sacrifie ce qui m'ennoblissait à mes yeux!... Tu aides la peur à triompher de ma raison!»
Elvire lui souriait; elle tendit les bras. Il se pencha sur elle. Leurs lèvres se joignirent. Le parfum de la chair féminine lui fut une volupté suave. Il sentit la jeune femme se roidir contre lui, et soulever tout son corps en fièvre. Ils se fussent accordé les joies extrêmes, si la camériste n'eut gratté à la porte. Elle apportait le plateau, la chocolatière, les tasses d'argent. Les époux s'amusèrent de manger ensemble; comme chaque jour, pendant que la nourrice allaitait leur fils goulu. Puis ils furent deux amoureux de romance qui se promenèrent dans les sentes du parc, la main à la taille. Les chiens de chasse couraient devant, à la poursuite des oiseaux, et flairaient les traces des lapins. Bientôt, sur l'étang, Elvire ramait à l'ombre des saules. Elle entretenait son mari de leur enfance fraternelle afin d'éterniser leur affection dans le passé, afin de la grandir. «Me crois-tu celle que tu désirais?... Seras-tu toujours aimable?... Il faut écrire à ta mère. Elle s'imaginera que tu l'oublies, que je te la fais oublier, quelle peine elle aura! Je me reprocherai qu'elle pût un instant penser ainsi de moi. Pourquoi s'attarde-t-elle à cette longue retraite... Delphine de Praxi-Blassans ne doit guère égayer notre pauvre dame dans le couvent. Enfin elle se trouve bien à l'église depuis que ses terreurs lui laissent du répit... Reprendra-t-elle jamais confiance auprès de nous... Comment une pareille sainte peut-elle redouter l'enfer?... Excès de scrupules... oui... La grande piété n'assure donc pas le bonheur? Il n'y a donc que l'amour... que notre amour...»
Plus tard elle était la bonne ménagère qui, les clefs à la main, ouvre et ferme les armoires, distribue le linge aux servantes, gronde la paresse des laquais, dicte au cuisinier le menu selon le goût des convives, vérifie les additions, empile les écus et les louis sur la tablette du secrétaire, veille à l'ordonnance de la table, à l'éclat des argenteries. Elle était la petite reine sévère et criarde qui morigène le cocher obèse, pour ses comptes d'avoine, reproche l'insolence du groom, rectifie la tenue du maître d'hôtel grognon, marchande les morceaux du boucher, écrit au notaire pour récupérer les fermages échus, à l'agent de change pour placer les fonds, sans oublier d'accourir au galop entre deux fonctions, une facture à la main, jusqu'au bureau du mari, et, simulant la mine d'une écolière nigaude, déposer sur la joue mâle le souffle d'un baiser tiède, ample et rieur.
Au milieu des amies, elle était aussi la jeune dame en soie parfumée qui rappelle les triomphes de chacune: elle blâmait le vice, en personne attristée qu'il navre; elle vantait la vertu en moqueuse qui s'amuse de paraître irréprochable; elle discutait à profusion sur la mesure des chapeaux, la finesse des escarpins et la valeur des bijoux. Artiste, elle enseignait les mérites des nuances qu'on peut unir, et les qualités de lignes qu'accorde un corset.
Elle fut aussi la fille bonne qui, tout à coup, se précipite vers la petite anse où son père pêche à la ligne, sous un large chapeau de paille. «N'a-t-il pas trop chaud, trop froid? L'humidité gagne-t-elle ses jambes?» Elle emmenait le domestique chargé de couvertures, de manteaux, d'une théière qu'emplissait l'eau bouillante.