A table, elle versait la rhubarbe dans la cuiller à soupe de sa mère. Contre celle de la vieille dame elle échangeait son assiette de poisson, les arêtes ayant été méticuleusement extraites de sa truite. Et c'étaient mille soins assidus qu'elle rendait à tous, contente, orgueilleuse de savoir faire le mieux. Omer l'admirait bien qu'elle l'impatientât par ses attentions trop fréquentes. Dans ces menus faits quotidiens, la grâce de leur tendresse s'affirmait continûment, ce dont jouissaient leurs vies molles et rapides. Après avoir lu certains poèmes de Lamartine, Elvire, une fois disait:
—Le charme de l'étang est devenu celui d'un grand fleuve emporté sous le soleil avec toutes les richesses de ses eaux... Nous nous sommes mariés hier, pour ainsi dire... Je me plais encore à la fraîcheur de la source; néanmoins il me semble que bientôt j'aspirerai l'odeur salée de l'océan. Je hume l'air pour y découvrir le parfum qui sera celui de notre avenir, Omer!...
—C'est que vous m'aimez moins, Elvire... sans quoi la source et l'estuaire seraient oubliés de votre âme dont les heures actuelles enchanteraient le songe. Pour moi, tout le passé n'est plus qu'une mémoire brumeuse; tout l'avenir reste indifférent: je ne saurais le prévoir; rien de lui ne m'attire ou ne m'inquiète, puisque vous êtes le présent...
—Fi donc!
Il l'abusait ainsi dans le désir de lui mieux plaire. Mais les regards de l'ange le devinaient plus anxieux d'apprendre si le ministère Polignac oserait forfaire aux principes de la Charte et, par voie d'ordonnance royale, déclarer dissoute la nouvelle Chambre libérale.
Sur les avis du fameux Ouvrard, la tante Caroline Cavrois ajoutait, à ces présomptions, une telle foi qu'elle venait de prendre ses mesures pour engager la Banque d'Artois à la baisse. Car la rente fléchirait, au premier signe d'un coup d'État. Si le major Gresloup déclamait sans cesse que Polignac était capable de ce crime et de tous les autres; Mme Gresloup blâmait la Compagnie Héricourt d'écouter les conseils de M. Ouvrard, et de jouer sur le fléchissement des fonds. Dolente, elle redoutait également pour elle, pour les siens, la spéculation et la maladie.
A la mieux connaître, Omer découvrait, en cette dame lourde, blanche, dont les beaux yeux bleuâtres remuaient peu, une personne dévouée, sans bruit et sans effusions, à la félicité d'autrui. Comme elle avait, tout un décembre, lavé le linge des geôliers autrichiens, sous le costume et l'apparence d'une servante, afin de préparer inutilement l'évasion du major enfermé dans le cachot du Spielberg, de même elle eût tout accompli, sans hésitation ni discours vain, afin d'épargner à ses enfants une douleur réelle. Parfois elle accusait, fort douce, son gendre d'inquiéter Elvire en lui dissimulant des pensées. La bonne mère exhortait le jeune homme à ne point faire souffrir la petite épouse soucieuse de former avec lui l'être unique: deux corps au service d'une même volonté. La voix étrangère de Mme Gresloup qui cherchait le mot propre, durant l'espace d'une hésitation très brève, donnait une lenteur digne à ses phrases. Elle semblait ainsi dire obstinément des choses très graves, très sérieuses et très définitives. Par là son langage en imposait, telle une voix de la sagesse. Les cloches de ses robes marron rayées de noir, fleuraient très fort l'essence de lavande autour de la dame qui, silencieuse, découvrait trois dents de craie brillante, pour volontiers sourire à la moindre gaîté de son entourage. En sorte que sa bonne humeur, sa propreté, ses attentions de ménagère soigneuse, ses goûts délicats, ôtaient toute apparence de calcul personnel ou de rancune à ses instances.
Omer promit de voir Dieudonné Cavrois et de lui représenter le péril de cette position à la baisse. Le général Héricourt ne pouvait, d'Algérie, rien prévoir. D'abord tenu à l'écart, dès la chute du ministère Martignac, pour avoir engagé Châteaubriand à donner sa démission d'ambassadeur à Rome, et bien qu'en sa qualité de vieux diplomate, à la mémoire indispensable, il eût, par la suite, regagné la confiance de Charles X, le comte de Praxi-Blassans, se trouvait enclin à desservir, par ses soupçons excessifs, des maîtres arrogants. Donc il approuvait les prévisions d'Ouvrard, parlait de coup d'État, pressait la Compagnie-Héricourt du jouer à la baisse. Là-dessus, un dimanche, on apprit que M. de Châteaubriand commandait les chevaux de poste afin de prendre, le lundi, la route de Dieppe où l'attendait Mme Récamier. Ce voyage n'indiquait-il pas une sécurité d'esprit parfaite? Aussi bien le général Lamarque était aux champs, et M. Laffitte à sa terre de Breteuil, dans le département de l'Eure. Ces personnages illustres de l'opposition se fussent-ils absentés si la chance d'un coup d'État congréganiste leur eût semblé proche. Non. Ils fussent demeurés à Paris, désireux de paraître dans une algarade tout au désavantage moral du gouvernement qu'ils combattaient, et dans laquelle il seyait qu'ils prissent posture incontinent.
En saint-simonien convaincu par les ardeurs de ses chimères, le major Gresloup contestait les prévisions pacifiques. Sa voix sourdement furibonde représentait les demi-soldes et les carbonari comme prêts d'être les maîtres du siècle, de fonder le Papisme Industriel sur les idées généreuses de la Révolution. C'était l'avenir qu'il promettait à son fils Urbain, alors élève de l'École polytechnique. A justifier les audaces de la tante Caroline, il s'empourpra fort le visage, tout en discutant et mâchant, au dessert du souper, ce dimanche soir, les dattes expédiées de la terre africaine par le général Augustin et le lieutenant Émile de Praxi-Blassans.
Le lendemain, sur les supplications de sa femme qui eut les larmes aux yeux, il résolut de faire atteler la calèche, de courir aux informations. Il emmenait leur gendre, qu'appelaient à Paris ses devoirs d'avocat, et que les anxiétés de madame Gresloup persuadaient de voir son cousin.