—Quand on a fait d'abord fusiller Ney, Labédoyère!... Ah! gouvernement d'assassins, tu vas succomber sous les cataclysmes!... Le Ciel venge nos martyrs!... Pauvre, pauvre France!...
L'ancienne amie de Labédoyère s'épongea. Elle sentait la cannelle et la mélasse cuite. De son cabas ses mains tremblantes extirpèrent plusieurs commandements d'huissiers. Elle était sous la menace de saisie et de vente, pour une fourniture de soie qu'elle ne pouvait alors payer à Camusot, le marchand de la rue des Bourdonnais. Les bouffants de ses manches à gigot, non moins que sa grosse poitrine, empêchaient la négociante de voir au fond du cabas. Elle larmoyait et se lamentait. Discrètement, elle évoqua les amours passées d'Omer et d'Angeline, qui cousait encore à la lingerie, et celles de Dieudonné Cavrois toujours épris de sa petite Bordelaise, Noëmie. En souvenir de ces relations, elle espérait une aide. Tout son malheur, elle le dit à M. Roulon, de qui la prestance austère semblait digne d'être invoquée. L'avocat, tout aux calculs secrets de sa fortune probable, lui conseilla cependant une opposition, et un appel au juge des référés. M. Boredain glissa, par la fente de la porte, son profil fûté. Il entra, murmura que M. Pied-de-Jacinthe demandait d'être reçu. Son affaire ne pouvait souffrir de retard. L'ancien sous-officier du colonel Héricourt apparut lui-même, haut et sévère, le Moniteur à la main.
—Le numéro du Marteau est composé: dites-moi si je puis le publier demain malgré les ordonnances royales... et ce qu'il m'arrivera...
—Quelles ordonnances, je vous prie?... Celles dont nous parlions comme d'un projet sans fondements?...
En un clin d'œil, Omer suffoqué parcourut le texte des mesures qui supprimaient la liberté de la presse et la liberté électorale, dissolvaient la Chambre libérale avant qu'elle se fût réunie, affirmaient que le pouvoir du souverain préexiste aux lois, appelaient au Conseil d'État les personnages les plus odieusement absolutistes.
—C'est le coup d'État... constata lentement M. Roulon.
L'imprimeur l'avisa que les journalistes discutaient dans les bureaux du National. D'autres interrogeaient M. Dupin, chez lui, sur la question de droit. Devait-on faire paraître les journaux du lendemain, en dépit des ministres?
—On ne peut violer la loi!... déclara brusquement le propriétaire.
—C'est le Roi qui viole la Charte!... s'écriait Omer, dissimulant, sous l'indignation politique, la joie fiévreuse de ses gains à la baisse.
—Pardon... l'article 14..., répliquai M. Roulon.