—La paix!... Vous voulez la paix?... Ah! ah!... ripostait le général... Ce vieux renard de Metternich l'a voulue, la paix! Il ne demandait qu'elle, en 1814. Pourquoi? Pour avaler sans les arêtes, la grosse bouchée de Waterloo... Les idéologues servaient les desseins de Metternich. Et la Sainte-Alliance des tyrans, grâce à la paix, peut facilement effacer jusqu'aux vestiges de notre Révolution... Sachez-le... Pour durer et vaincre, il faut à la Révolution, qui se réveille, un Napoléon II, puisque l'autre a été assassiné par le poison de l'air, dans Sainte-Hélène... Oui, M. de La Fayette: un Napoléon II! Et toute la France armée dans le camp d'Hiram, depuis l'Océan jusqu'au Rhin; et cela pendant dix ans, pendant vingt ans, pendant un siècle même! jusqu'à ce que le dernier valet des monarques ait perdu la dernière goutte de sang servile... Alors nos petits-fils pourront s'offrir la liberté de la presse, le suffrage universel, tout le babouvisme, le saint-simonisme, le communisme, le fédéralisme, et le papisme industriel, si ça les amuse...
—Bon, ça!... répliquait le jeune Blanqui,... un autre Napoléon avec des généraux pareils au duc de Raguse, qui, à leur tour, iront trahir la Révolution pour l'Empire, l'Empire pour la Sainte-Alliance, la Sainte-Alliance pour l'Acte Additionnel, et Napoléon pour le roi de Gand!...
Sa rage siffla ces choses, sans qu'il abandonnât sa posture, les genoux étreints par ses mains serpentines.
—Je m'en f...!... rugit le capitaine Lyrisse... D'abord il faut vaincre!
La Fayette asséna sur la table un coup terrible. Tout le monde se tut. Il affirma:
—Nous ne recommencerons pas la Révolution pour le seul triomphe d'un despote, mais pour celui de la Loi, c'est-à-dire des Droits de l'Homme, et de leurs conséquences législatives.
—La Loi! La Charte!... s'écria l'oncle Edme... Ah! vous voyez ce qu'en firent les escobars de la Congrégation...
—Nous serons là pour faire respecter le pacte.
—Nous aussi, heureusement... et avec nos sabres!... ajouta le général Pithouët.
Le Grand-Élu dévisagea le capitaine et le général dont les mains, les cris le défiaient. Un moment, ces trois hommes absorbèrent dans leur vie palpitante les attentions et les angoisses des esprits. Une question se décidait, autour de quoi s'évertuaient, depuis dix ans, toutes les passions de la Charbonnerie et de la Maçonnerie. On se querella longtemps. Omer lui-même récita ses prosopopées ordinaires sur la divinité romaine de la Loi. Il se grisa de son éloquence mal écoutée par tous ces hommes énergiques, et qui s'estimaient supérieurs à un petit avocat. L'oncle Edme lui répondit rudement; puis le major. Et tous les soldats déclarèrent que la Loi consacre seulement la force triomphante, qu'il fallait être premièrement cette puissance efficace, indiscutable. En rétorquant les raisons d'Omer, le général Pithouët pantela. Contre ses rides, la sueur collait ses cheveux gris. Enfin, les saccades de ses membres s'arrêtèrent. Il demeura tout lumineux de sa foi, le col ouvert et la cravate flottante, les mains crispées aux breloques qui pendaient sur sa culotte de molleton blanc.