Omer Héricourt se clapit en sa place, hostile à leurs idées, anxieux de les voir ébranler la prudence de la Vente et celle de La Fayette. Depuis le fort de la dispute, le vieillard s'était rassis. Il tournait de lourdes bagues sur ses phalanges décharnées... Par instants, il se levait, claquait la table, réclamait en vain du silence. Ainsi le Grand-Élu semblait un vieillard las et sans autorité. M. Buchez obtint plus de respect. Blanqui, dans un élan détestable de confiance en soi, insultait à toute opinion. A l'aide d'un instrument d'ivoire, Rastignac se polissait les ongles. Sec et brusque, Armand Carel niait, interrompait. Le major ne réussissait point à faire prévaloir ses utopies saint-simoniennes. Inutilement, il écumait, sabrait l'air de ses bras... Omer souhaita la fin de cette piteuse réunion. Retourner à la campagne, se rafraîchir devant un beau dîner servi dans les fleurs, lui fut désirable. Au nom de quelle philosophie risquait-il sa tête dans ce milieu d'énergumènes?
Cependant, à la voix du général Pilhouët, le calme, peu à peu, se rétablit. Lui démontrait encore le besoin d'une discipline que prescrivit sa bouche furibonde. Il exigeait que l'on votât la prise d'armes. Pierre Leroux et Michel Chrestien revendiquèrent le droit de lire un programme de réformes. Ne seyait-il pas d'apprendre en l'honneur de quels principes on allait se faire tuer? Ils résumèrent encore leurs vœux de fédération et de communisme. A l'ennui de tous, ils ébauchèrent leur idéal de République égalitaire.
—Où nul, du moins, n'aura licence de bien dîner!... conclut Rastignac.
Doucement il se rapprochait d'Omer pour railler la triste houppelande de Pierre Leroux et la fausse élégance d'Enfantin:
—Ces messieurs souffrent à l'excès de l'envie. Si nous leur permettons de guérir les autres gueux de ce mal, ils transformeront le monde en un vaste champ de légumes humanitaires, hélas!... Ah! Monsieur Héricourt, est-ce pour cette vie plate et potagère de pourceaux repus que nous sommes ici, vous et moi, prêts à la plus déplorable affectation de révolte généreuse et ridicule? Qu'en pensera notre ami, M. de Montalivet?
—C'est un sage. Il eut soin de choisir cette semaine pour rendre visite à son beau-père dans une campagne fort lointaine; ce dont je le loue... Il arrivera lorsque tout sera fini, et lorsqu'il saura bien exactement pour qui tenir... Meudon est trop près du Palais-Royal...
—Que cherchez-vous ici? Prétendez-vous à un ministère sous quelque nouveau régime?
—Et vous?
—Oui, n'est-ce pas?... avoua-t-il négligemment, sans paraître déconcerté;... nous aimerions gouverner... Nous aimerions une autre forme de monarchie, parce que dans celle-ci les premières places sont réservées à d'autres. Sous le roi de Rome, nos mérites seraient mieux chamarrés que dans la République de M. Pierre Leroux. Voilà pourquoi j'incline vers l'avis de ces demi-soldes. Aussi bien Bonaparte et le duc de Raguse ne manquèrent pas de fonder leur fortune sur le terrain brûlant de la République. C'est, il me semble, la raison pour laquelle nous nous engageons dans cette atmosphère de révolte, en dépit de nos caractères que séduit la sécurité des choses établies, et malgré notre science de l'histoire qui ne se leurre pas en espérant de véritables réformes, si tant est qu'il en advienne...
L'avocat sentit la chaleur du sang lui rougir la figure. Trois phrases de ce dandy les dépouillaient de tout masque; il dénudait leurs âmes; la pudeur était confondue. Omer reconnut là le franc scepticisme de son oncle Augustin. Pourtant il commentait sa dévotion à la Loi...