Des gamins allièrent leurs doigts et tournèrent en riant autour de la septuagénaire. De ses pauvres mains où saillaient les veines, elle applaudissait.
—Ah! je ne serai pas morte sans avoir vu ça, sans avoir vu régner ma Révolution...
Soudain elle reconnaissait le panache et l'écharpe du général Dubourg, son habit à revers de conventionnel. Il avançait entre le dragon Pied-de-Jacinthe et le major Gresloup, à cheval tous trois, au milieu d'un peuple loqueteux, poudreux, muni de baïonnettes et de piques. Urbain Gresloup et son uniforme de polytechnicien provoquaient les exclamations: «Vive la Charte! vive la République!...» Les voix montaient des soupiraux et descendaient des balcons; elles se mariaient aux rumeurs de la rue dépavée, poussiéreuse et sanglante, encombrée d'hommes aux bras nus, de chevaux morts, de meubles en morceaux, de barils, de charrettes, de cadavres roides sous les reflets des cuirasses, de blessés assis sur des chaises et que soignaient des commères, un bol à la main, et que pansait Ulysse Trélat avec la charpie de sa trousse.
—Vive la République!... répétait le général Dubourg.
Il levait son chapeau de Représentant aux armées.
Silencieux, le major grimaçait, de son visage strié par la cicatrice ancienne, depuis le nez jusqu'à la lèvre qu'elle retroussait. A son gendre il confia que le capitaine Lyrisse, les demi-soldes et les cochers, M. Roulon et les gardes nationaux accusaient le général Dubourg d'accaparer le mouvement au bénéfice des jacobins et des saint-simoniens, au détriment des bonapartistes et des partisans de l'ordre. Les uns avaient rejeté les Suisses sur l'Hôtel de Ville au cri de: «Vive l'Empereur!» les autres au cri de: «Vive la Charte!» Si bien que le général Dubourg et les républicains les avaient quittés, l'algarade finie.
Omer compta la belle face d'Enjolras, le fin profil de Combeferre, la tignasse de Grantaire, la redingote verte de Bahorel, le gilet écarlate de Ribéride, M. d'Orichamps, qui avait son ourson suspendu à son bras par la jugulaire, la tête olympienne et grave de Michel Chrestien, la mine noiraude de Raspail, Ulysse Trélat dont la mèche s'égouttait sur l'œil. Le chirurgien bandait le ventre d'un cavalier étendu le long d'une paillasse, dans une charrette à bras. Les imprimeurs défilaient clopin-clopant. Le gnome étanchait avec un mouchoir le sang de son épaule grasse fendue par un sabre. L'escogriffe avait le front entouré d'une loque rougeâtre par endroits. Au bout de sa hallebarde, un shako d'infanterie oscillait. Le prote grêlé se démenait, faisait le tambour-major et criait des ordres militaires. On ne voyait plus le Silène, ni son âne, ni son tranchelard. Le petit apprenti bossu manquait aussi. Omer questionna: plusieurs certifièrent que tous deux avaient été tués sur la place de Grève. La tristesse et la peur alourdirent ses paupières. Venait ensuite une troupe nouvelle recrutée de barricade en barricade: messieurs équipés en chasseurs avec des casquettes à côtes et des guêtres de cuir, étudiants chevelus, frêles écoliers en courtes vestes qui chantaient à tue-tête, boulangers et porte-faix musculeux, artisans aux tabliers de cuir qui avaient ramassé les casques à chenilles et dérobé les morions des antiquaires. Barbouillée de poudre, de vin épais, cette cohue remplissait la voie large, se foulait contre les boutiques. Elle semblait une, malgré les tumultes divers qu'étouffaient presque les chocs des pas innombrables sur la chaussée. Les jeunes gens se plaisaient à des cabrioles par-dessus les meubles brisés. De tous émanait une volonté glorieuse, impétueuse, qui ne cessait d'étourdir Omer par les vociférations, de l'enivrer par les fluides de l'enthousiasme et des colères. Il marchait à leur tête; le cœur vibrant.
Plus loin, des monceaux de pavés, de moellons et de poutres étaient entassés vers la fin de la rue Saint-Antoine. Trois mille énergumènes assiégeaient la place de la Bastille et les troupes du général Saint-Chamans. Monstrueux, détérioré par les intempéries, l'Éléphant de plâtre, projet d'une fontaine monumentale, s'érigeait sur l'aire de la place, avec son caparaçon lézardé et la charpente écornée de sa courte tour. Il dominait les rangs de la garde. Les cuirassiers épongeaient leurs chevaux, retiraient leurs bottes, détachaient leurs casques, examinaient leurs blessures. Immobiles et mornes dans leurs capotes sanglées à la taille, élargies vers les guêtres blanches, deux bataillons restaient en lignes, l'arme au pied. En avant, quelques gendarmes épars ripostaient quelquefois aux feux ralentis de l'insurrection, qui s'occupait surtout de cerner les troupes royales par des enchevêtrements de voitures et d'échelles, des amas de meubles et de paillasses, des palissades, des tonneaux, par les potences abattues des réverbères. Plusieurs cadavres de femmes, gonflant leurs tabliers, leurs fichus et leurs jupons, gisaient là, sur une table de restaurant. Le général Dubourg salua. Tous les chapeaux furent soulevés religieusement.
—Vengeance!... exigeaient en un seul cri sinistre des milliers de voix.
Ensuite, ce fut la halte, le piétinement, le murmure confus. Le peuple discutait les moyens d'assaillir ces soldats rigides sous leurs bonnets de fourrure à plaques fleurdelysées. Serré dans son habit à taille, le mince Enjolras, en haut d'une borne, parla entre les baïonnettes de Courfeyrac et de Combeferre. Séduites par ses boucles, par la musique de ses paroles terribles, les femmes griffaient le vide, injuriaient Polignac.