Les bouchers, pêle-mêle, culbutèrent et s'étalèrent, criblés de balles. Blessés ou morts, ils furent, aux roues de la pièce, un amas de têtes gémissantes et de membres confondus, d'où s'extirpait, en se halant sur les mains, un garçon à la face de terreur.

—Urbain! Urbain! Il va être tué!... sanglota Cydalise, qui ramassa, pour lui porter secours, un pistolet d'arçon.

Un long moment, le fils du major demeura comme isolé dans l'espace vide, les canonniers ayant fui, l'insurrection n'osant le recueillir; car toute une compagnie se déployait vivement pour ressaisir la pièce.

—Les braves nous sont chers... Revenez!... supplia M. Roulon, subitement plaintif... Feu de deux rangs!

La garde nationale obéit: l'explosion jeta contre terre quelques soldats au plumet blanc. Mais un artilleur éperonnait son rouan, trottait sur le polytechnicien.

—Urbain! Urbain!... invoqua l'angoisse de Cydalise.

Elle n'avait rien dans son pistolet que, folle, elle maniait inutilement. Avec des yeux douloureux, on la regarda s'élancer, l'écharpe au vent. Un petit caniche aboyait et mordillait ses jupes.

—Ah! Cydalise!... gémit Angeline.

En arrière, au sommet de la barricade, près du général Dubourg, la figure du major vieillissait atrocement. Alors seulement Omer comprit que lui ne bougeait pas. Songeant qu'on lui reprocherait d'être lâche et qu'Angeline même s'étonnerait de cette inertie, il dégaîna. Les yeux clos, furieux d'être contraint à cette vaillance, il ragea, se débarrassa de son amante, plongea dans l'orage de fumée, de foudres et de fantômes affreux qui crachaient la mort. Il s'évertuait, avec le sens de s'arracher aux tentacules de la peur froide et gluante. Il discerna mal l'artilleur joufflu qui retenait le glissement de sa monture pour ne pas dépasser le polytechnicien, pour le frapper. Comme Omer donnait à son bras l'élan d'un coup de taille, le rouan fut sur lui, naseaux écumeux, avec les brandebourgs rouges du cavalier imberbe et furibond, une odeur de cuir, un juron de caserne, un cliquetis du fourreau. «Meurs donc!» pensait Omer en délire. Aussitôt il perçut qu'on empoignait son bonnet de police et sa tête serrée dans la jugulaire; il étranglait. La lueur d'une lame, il la sut livide et mortelle, se rebiffa, se débattit. Ses cheveux étaient arrachés. Alors il pressa la gâchette du pistolet que sa main gauche appuyait contre la chabraque de l'adversaire. Ce fut un heurt sourd. Le corps d'Omer se crispait à la froide pénétration du fer dans son épaule gauche; les chairs se révulsaient en se partageant. Fou de colère, il sabra de nouveau. La main de l'ennemi lui lâcha la tête. Un hurlement rauque l'avertit de sa vengeance... La bête cabriolait au tintamarre de ses fers, des éperons et du fourreau. Elle partit, enlevant le soldat qui perdit un étrier, qui tirait sur les rênes. Tout à coup, à la joie sublime du vainqueur, homme et cheval s'abîmèrent.

Lui se retrouva tout meurtri, près du canon, et de quelques bouchers entourant leurs camarades à terre. Ses poings serraient mécaniquement ses armes. La terre ondulait sous les bottes. A droite, le café Lemblin exécutait des salves. Au fond de la fumée, les gardes royaux reculèrent. Cydalise et Cavrois détachaient de la pièce Urbain à demi-mort d'émotion. La Bordelaise lui cherchait son bicorne. Courfeyrac, à genoux, visa les chevaux des artilleurs qui se rassemblaient afin de revenir à la charge. Sur la gauche, c'étaient MM. Mesnil et d'Orichamps de qui les fusils claquèrent ensemble; c'étaient le tailleur Durtot et le vieillard fardé de rose, qui se vautrèrent pour éviter une rafale de mort. Baïonnettes en avant, Combeferre, M. Buchez et Cavrois marchèrent aux conducteurs du caisson, qui manœuvraient leurs attelages et s'approchaient. Leurs bêtes caracolèrent, en hennissant. Mme Cardoche arriva, la crosse haute et la perruque de travers. Tout se brouilla. Une souffrance plus vive empêcha Omer de rengainer son sabre; il le garda dans la main.