Au pas gymnastique, les demi-soldes arrivèrent, en colonne, le chapeau sur l'oreille. Debout sur les étriers, Urbain avait son bicorne à la pointe de son épée; il trottait en proférant des sons rauques. L'oncle Edme avait empoigné le cuir de la selle et faisait des enjambées, nu-tête, le sabre au poing. Enjolras, Grantaire filaient, les yeux fixes, les mèches au vent. Avec eux, le cheval d'Omer s'emballa jusque dans les échos de la voûte. L'oncle Edme, sans lâcher la selle d'Urbain, sabrait rudement les fusils en arrêt des Suisses... Les demi-soldes sautèrent à ces visages: quelques-uns s'enferrèrent sur les baïonnettes, les autres assommèrent de la crosse, lardèrent de l'épée, balafrèrent les mufles moustachus, les sourcils froncés, les bouches suppliantes, les fronts ras, les faces vieillies par la terreur.
Leur délire animait Omer; il trancha deux mains, dont l'une levait sa lame hésitante, perfora l'ourson d'un bel enfant pâle, défonça la plaque à fleurs de lys sur une trogne hargneuse. Les sabots de sa bête foulèrent des corps mous. Des hurlements montèrent jusqu'aux chapiteaux des sombres colonnes, jusqu'aux voussures du plafond. Dans la lumière de la porte béante, un capitaine étendit ses bras afin d'enrayer la panique. Il tournoya, frappé d'une balle, et sombra dans la houle de ses soldats éperdus qui se battaient pour atteindre, plus tôt, l'étroite rue du Musée, où déjà retentissaient les détonations.
Maîtres dans les galeries du palais, les révolutionnaires, du haut des fenêtres, décimaient la déroute royale. Omer reconnut là M. d'Orichamps. Il visait la tête d'un grenadier qui tâcha de rassembler quelques camarades autour d'une berline dont l'attelage s'était abattu sur des sacs de farine arrachés à la boulangerie prochaine. Et le vétéran s'accrocha aux brancards de la voiture avant de s'asseoir, les tempes dans les mains, au bord du ruisseau. Cependant, à la faveur de cette barrière, trois Suisses fugitifs respirèrent, puis cinq, dix, vingt. Coude à coude, ils firent face aux demi-soldes, qui se montrèrent le danger. Brusquement la troupe ennemie s'était reformée: les deux rangs s'agenouillèrent aux ordres des sergents. Les soldats mettaient en joue. D'autres, rigides, chargeaient en mesure. Ils dressaient leur pouvoir au milieu de la rue sinistre, voilée de poussière. Le soleil vertical inondait les murs ventrus et lépreux, les boutiques sordides, les couleurs violentes d'ignobles enseignes...
«La mort va faucher là..., prévit Omer..., elle m'épargnera. Au plus, mon cheval succombera... Si je donnais l'exemple?... Si je cessais de retenir ma bête qui se cabre et contracte ses muscles pour bondir?...»
Le désir grandit, l'hallucina, tordit ses nerfs dans sa poitrine qui vibrait comme une viole sous l'archet invisible d'un dieu.
«Ah! mon père, tu m'enivres de ton courage... Je veux ta gloire!»
En même temps, il vit approcher le chapeau roux d'Enjolras planté de coin, le feutre de Grantaire et son fusil de chasse, puis l'élan de son cousin joufflu. Légère et rose, Angeline bondissait: le rire étincelait à ses dents. Ses yeux s'écarquillèrent quand elle découvrit les Suisses. Hagarde, elle haussa le drapeau de toute la vigueur de ses bras potelés: le corsage se dégrafa dans l'effort. Quand elle cria: «Vive la République!» les seins jaillirent, lumineux et sublimes dans l'ouragan des salves. Les pistolets de Cydalise claquèrent. Le tromblon de Mme Cardoche éructa. Les rubans de sa capote, le bonnet rouge d'Angeline émergèrent des fumées et des éclairs, avec l'écharpe de la Bordelaise, qui miaulait, gravissant les roues de la voiture, malgré les menaces d'un gendarme. Ligotté par les bretelles de cuir, l'ample dos du gnome, à la force des bras poilus, atteignit le toit de la berline. Choc horrible, les demi-soldes narquois et féroces abordaient les soldats sévères. Les baïonnettes royales trouèrent les redingotes usées, percèrent les torses où battaient les cœurs de Wagram, de Sommo-Sierra, de Lützen et de Leipzig. Les épées s'engainèrent dans les cous des montagnards fidèles. L'oncle Edme saignait un caporal renversé contre son genou. Le vieillard fardé de rose brûla de sa canardière la face d'un gendarme qui s'abîma le long du mur, et se cacha la tête dans les manches. Omer l'entendit se plaindre:
—Ils me tuent... J'étais pourtant un bon Français.., un bon Français!
Or, sur le siège de la berline conquise, Angeline debout, radieuse et demi-nue, fit ondoyer les trois couleurs, aux bravos des étudiants. Elle criait des mots rauques. Les seins dansaient au son de sa voix triomphale, avec toute la joie de la nation.
—J'étais pourtant un bon Français, un bon Français!... pleura le gendarme, qui glissait au ruisseau, sans détacher du visage ses doigts ensanglantés.