Au détour de la rue, les derniers Suisses s'en allaient à reculons. Contre eux, les murs parisiens éraflés par les balles semblèrent eux-mêmes lancer volontairement leurs éclats de pierre. Des jalousies grincèrent en remontant. Partout, le rouge, le blanc, le bleu de l'époque illustre furent arborés. Cydalise, gambillait assise au sommet de la voiture. La main en l'air, elle chanta:

Ah! rendez-nous les jours de notre enfance,
Déesse de la Liberté!

D'une croisée, on l'applaudit. Tout le peuple affluait. Il emplissait la rue de ses odeurs fortes, de ses haines gaies, de ses guenilles et de ses armes chaudes qui crépitaient, riposte aux Suisses établis derrière les persiennes de l'Hôtel de Nantes. Toutes les fenêtres du Louvre fusillaient au loin les bataillons qu'on entendait se réunir sous les ordres de leurs chefs. Le cheval d'Omer s'arrêta devant une boulangerie fermée. Lui-même permit à ses membres de mollir. Du sang huileux gouttait de son sabre. Trop de gloire accélérait sa fièvre. Il n'en pouvait plus. Sa poitrine flambait. L'air torride brûlait sa gorge sèche.

Il vit un vieillard saluer d'un geste ému le drapeau d'Angeline: car la maigre Cydalise l'étendait en scandant son refrain. L'avocat reconnut la visière verte qui protégeait les yeux séniles du comte Destutt de Tracy. Soutenu par son disciple Combeferre, l'idéologue parvenait sur les sacs de farine accumulés tout à l'heure pour la défense des soldats. Les jambes osseuses en bas rayés tremblotaient un peu sur les souliers à boucles; mais l'énergie divine de l'esprit éternisait la vie fervente du savant. Noble et grandiose dans le corps chétif, sa pensée victorieuse dominait enfin les caprices des tyrans. L'ancien député aux États Généraux contemplait la chance révolutionnaire refleurie dans les lieux mêmes où, le 10 août 1792, les citoyens avaient déjà terrassé les satellites étrangers de la dynastie barbare. Il s'avança vers les filles du peuple qui chantaient la naissance de la liberté; il prit la petite main piquée de Cydalise, s'inclina et baisa pieusement les doigts laborieux. Alors les deux filles rendirent le baiser aux vieilles joues caves du philosophe, père des idées maîtresses à cette heure dans la rue obscurcie par la fumée des explosions et la poussière du combat...

XIV

—Puisque vous avez un cheval..., disait M. Buchez..., vous devriez faire diligence pour annoncer la prise du Louvre aux députés qui doivent être réunis à l'hôtel de M. Laffitte. Il est revenu de Breteuil, aux premiers bruits.

Omer dut abandonner le spectacle héroïque de Suzanne et de Cydalise sous les plis du drapeau. Agenouillées dans les sacs de farine, elles répondaient par des refrains aux derniers coups de feu, sans peur, les yeux secs. Il eut voulu saisir son amie et mordre la gorge non pareille qu'elle oubliait de recouvrir, trop acharnée à se rire de la mort joueuse. L'aimer en cet instant, cette petite sœur de Mithra, cela l'eût divinisé. Mais il ne lui donna même point d'adieu. Il s'en fut demandant place pour son cheval aux gens qui soignaient l'agonie farouche ou goguenarde des demi-soldes couchés contre les murailles, assis dans les boutiques.

Dans l'une, il reconnut Noémie: elle geignait sur les genoux de Cavrois, pendant qu'Ulysse Trélat enfonçait le fer d'un bistouri à travers la viande de la menote que perçait un petit os rompu. C'était elle, fluette, blottie dans les gros bras flamands, et qui pleurait, telle une écolière punie, sous la lourde bouche de son amant consterné. Omer s'apitoya. Ils s'aimaient davantage, chaque année, la fine Bordelaise et le chimiste pansu.

L'estafette n'avait pas le loisir de s'attarder. Obtenir le passage était fort difficile. Vingt énergumènes traînaient un misérable loqueteux par les poignets. Il ne se relevait pas. Sa barbe jaune et hirsute balbutiait:

—Quoi! la mort pour si peu de chose!... J'avais faim. Mes enfants, ma femme avaient faim!...