—Mort aux voleurs!... répondaient, féroces, les artisans qui l'arrachaient des pavés où ses pieds nus s'agriffaient mal... Mort aux voleurs!

—Il a volé un couvert d'argent... la canaille... Il faut des exemples. Avant tout, le peuple est honnête!

—Personne de vous n'a donc jamais eu faim. Grâce!... râlait-il, sans pouvoir délivrer ses mains.

Car les exécuteurs avaient empoigné ses manchettes et le tiraient ainsi. Sa chemise sortit du pantalon et découvrit son dos brun; des plis garrotaient le malheureux au cou. Il ne put lancer que des interjections rauques avant d'être jeté contre le mur, où il se tordit. Ses yeux s'écarquillèrent, ses cheveux se hérissèrent. Dix fusils crachèrent leurs flammes contre cette vie lamentable qui s'abîma dans les ordures et les tessons, hoquetant, repoussant de ses orteils crispés l'emprise de la mort.

Bien qu'il admit cette justice rapide, Omer s'éloigna, la nausée dans la gorge. On l'avertit qu'on se battait rue de Rohan et au Palais-Royal: il se détourna par la rue Traversière.

«Le Louvre est au pouvoir du peuple!» annonçait-il de toute sa voix orgueilleuse, pour l'étonnement heureux des insurgés, sur le boulevard, de quelques apprentis, de messieurs. Ils couraient vers la Bastille, se bousculaient, hagards, à la débandade.

Il entra dans la rue Richelieu que la révolution occupait. Derrière un amas de charrettes, parmi la cohue en délire de gens qui chargeaient et déchargeaient leurs armes, il put assister à la déroute. Un peloton de lanciers arriva sur les talons des fuyards. L'ouvrier au grand col, au tablier de serge, trop las pour continuer, s'arrêta tout essoufflé derrière un édicule cylindrique. Il insultait à la couardise de ses compagnons, déjà lointains. Deux chevaux, en se cabrant sous leurs cavaliers, le bloquèrent. Il voulut asséner un coup de pioche sur le chanfrein du pommelé. D'une violente estocade la lance le cloua contre la maçonnerie puis se dégagea, l'abandonna. Atterré, il se considéra troué, douloureux et sanglant. Sans doute, un désir suprême de grandeur l'inspira:

—Voilà comment on meurt pour la liberté!

Le soldat morne fit volter sa monture, et trotta plus loin.

Devant les feuillages d'un abatis, le peloton dut hésiter. Là, concierges et marchands tirèrent. Plusieurs chevaux écorchés cabriolèrent... Des Bains Chinois, se précipitèrent les lances, les schapskas et le tumulte de tout un escadron. La rue Le Pelletier dégorgea les pantalons blancs, les brandebourgs, les habits écarlates, les oursons des grenadiers suisses; leur feu de file déchira l'espace. Dans le sein d'une maritorne en madras, un adolescent s'affaissa, le crâne atteint. D'épais nuages noyèrent les perspectives, s'élevèrent le long des enseignes multicolores, des façades closes. Les tiges en fer recourbé où l'on accroche les réverbères y disparurent. La fumée monta jusqu'aux frondaisons des arbres encore debout; elle enveloppa ceux plantés contre les maisons, et ceux des rangées centrales, à l'abri desquels visaient des commis, maints et maints chasseurs adroits, la casquette rejetée sur la nuque. L'enfant qui bondit sur la chaussée lâcha les deux coups de ses pistolets dans les reins du major à cheval, puis fut aussitôt à plat ventre pour esquiver la riposte des fantassins, mais se releva si prestement qu'il put, après la charge prompte de quelques gendarmes, reprendre sa casquette tombée dans la poussière, enjamber le Suisse évanoui qu'une plaque de sang marquait au front, enfin partir en décochant un pied-de-nez à l'adresse des soldats qui retiraient de la selle leur officier mort.