Il englobait l'espace dans ses bras ouverts; la salive s'éparpillait hors de sa bouche blême... Le général Pithouët s'élança:
—Souvenez-vous du sermon sur la prise d'Alger! Monseigneur de Quélen a prononcé des paroles hostiles à la Charte, et que le peuple n'a pas oubliées...
—Cela suffit-il..., s'écria quelqu'un d'obèse et de fatidique, pour exercer des ravages dans un palais de l'État?... En vérité, quels que soient mes sentiments de tolérance à l'égard de certaines revendications déraisonnables, je ne saurais regretter assez que des voix autorisées prodiguent leurs excuses à de tels forfaits...
—C'est bien à cela que devaient aboutir les aberrations du jacobinisme exalté!... constatait un homme élégant et pâle... à la justification, que dis-je, à la louange des attentats les plus odieux!
A ces colères s'ajouta celle d'un monsieur borgne qui était le général Gérard, héros, jadis, dans le camp de Dumouriez, de Bernadotte, puis à Austerlitz, Iéna, Wagram, Smolensk, Lützen, Montmirail et Ligny.
La Fayette lui-même posa la main sur le bras de Pithouët; il le contint et lui conseilla le silence à l'oreille. Au milieu du bruit, on nomma les commissaires; et l'on résolut d'associer, dans le commandement des gardes nationales, le général Gérard à La Fayette, évidemment pour contrôler l'emploi de ces forces.
Devant ces craintes de personnes illustres et réputées pour la vaillance de leurs opinions libérales, Omer douta. Rassemblant ses esprits, il interrogeait, dans sa conscience, ce qui lui paraissait y luire de plus clair: la notion de la Loi. Certainement la Loi condamnait les pillards de l'archevêché. Si elle se doit d'imposer sa suprématie aux caprices de la couronne, elle ne se doit pas moins de l'imposer aux instincts de la plèbe destructrice. Les ouvriers qui avaient mis à mort le pitoyable voleur d'un couvert d'argent, ceux-là mêmes donnaient raison à ces députés, à ces législateurs chargés par la nation de faire respecter les règles de la justice. Ébaubi, tout à l'heure, d'entendre vilipender les libérateurs qu'il venait de suivre en extase, Omer se reprenait pourtant. Des citoyens intègres et sages lui dictaient peut-être son devoir: les aider, les servir, attendre d'eux la récompense. A la banque de M. Laffitte la Banque d'Artois et les Moulins Héricourt étaient redevables, en partie, de leur fortune. Évidemment, Dieudonné Cavrois parlait au nom de la tante Caroline et de M. Laffitte dans les discussions de la rue. «Maman ne veut pas de la République!» avait dit le gros garçon, l'arme fumante au poing. Seyait-il qu'Omer trahît les desseins de sa parente à l'heure où elle achevait d'accroître sa richesse, leur richesse, celle d'Elvire et de son fils?
Ces arguments se succédaient dans son esprit à mesure que les doctrinaires s'enflammaient en l'honneur de l'ordre. A cause de la chaleur, les hautes fenêtres demeuraient béantes sur la cour, qu'envahissaient sans cesse des soldats et des officiers de la ligne, des gens du peuple, des gardes nationaux, des nouvellistes et des solliciteurs aux aguets. Par-dessus les murs et les toits, la rumeur de la voie publique était aussi perceptible. En bouffées, le bruit des armes et les appels des orateurs arrivaient dans les feuillages ombrageant le vacarme des conversations particulières, parfois même générales, que tenaient là des intrus, malgré la consigne des domestiques et des portiers. A plusieurs reprises, Omer ouït des propos distincts: «La Seine charrie des chasubles, des dalmatiques, des surplis.—J'ai vu flotter les tableaux sacrés de Raphaël et du Guide, les feuillets arrachés des incunables, et les gravures du vieux temps, qu'on ne retrouvera jamais.—C'est du vandalisme!—C'est une turpitude!—On pille aussi les Tuileries.—Les détenus de la Conciergerie se sont évadés.—Aux Tuileries, je viens de voir le peuple sabrer un portrait qu'a signé le baron Gérard.—Des bandits ont percé de balles la duchesse de Reggio que David avait peinte.—On assassine les arts de la France!» répéta une voix enrouée, sans doute celle d'un rapin romantique. «Ils ont assis un cadavre en guenilles sur le trône!—C'est l'orgie infâme d'une canaille en délire.—Cela finira-t-il?—Il faut rétablir l'ordre.—Nous sommes ici pour rétablir l'ordre!» concluaient les militaires.
Ces paroles enchantaient les ennemis de la Révolution. Les dalles retentissaient sous les crosses et les fourreaux de sabres. Mille pas fiévreux raclaient le sol. M. Bertin de Vaux déclara:
—En présence de l'agitation qui règne au dehors, ce qui importe, c'est que le général La Fayette aille se montrer aux citoyens... Si nous ne pouvons retrouver Bailly, le vertueux maire de 1789, félicitons-nous d'avoir retrouvé l'illustre chef de la garde nationale!