Une subite image de l'échafaud, de l'exécuteur offrant sa main ironique, voilà ce qu'Omer évoqua durant la seconde où, d'instinct, se fermaient ses paupières. Par la porte ébranlée du grand salon, se bousculèrent alors les députés en séance, oublieux de leurs cannes et de leurs chapeaux. Des boucles blanches flottèrent sur des dos courbés. Des basques d'habits volaient... Dans la cour, Omer vit bondir par la fenêtre un vieillard agile... Deux élus du peuple coururent aux écuries, les ouvrirent et s'y verrouillèrent. Tous les yeux s'effrayaient. Juché sur le piédestal d'une colonne qui supportait la voûte du porche, un officier de la ligne adjura La Fayette de ne rien craindre. C'étaient les compagnies qui déchargeaient leurs armes en l'air. Ainsi voulait-on rassurer une bande de révolutionnaires qu'inquiétaient les forces des deux régiments installés autour de l'hôtel. A ces mots, le maigre, le long M. Villemain quitta la remise où il prétendait se blottir; et remonta très vite l'escalier en se mouchant au milieu d'un foulard.

Omer eut quelque peine à retrouver son cheval. Un jeune soldat bouchonnait, plaignait en patois le malheureux animal, écumeux et sanglant. Il ne fut pas facile de se frayer un chemin à travers la foule et les troupes qui fraternisaient. On invitait les militaires à prêter serment sur le drapeau des trois couleurs. Plusieurs dames régalaient les petits tambours dans une pâtisserie. Sous leurs grands shakos noirs à pompons, les soldats transpiraient ce qu'ils achevaient de boire.

Au coin de la rue et du boulevard, s'empressait M. Mignet, dont les yeux astucieux, sous la chevelure abondante, examinaient chaque type de révolutionnaire au repos: ceux qui s'accoudaient sur leurs fusils, ceux qui bavardaient, les mains dans les poches, ceux qui s'asseyaient, fourbus, sur les bornes, ceux qui étanchaient, à l'ombre, la sueur de leurs fronts. La bouche fine et narquoise du jeune historien, à ce que put surprendre Omer, terminait ses compliments par ces mots:

—Courage, mon brave, vous allez l'avoir pour roi, votre duc d'Orléans!...

Ce que les gens ébahis ne paraissaient guère désirer. Ils hochaient la tête et soufflaient, s'attachaient à la boutonnière les nœuds tricolores que commençaient à vendre des fillettes, la corbeille au cou. En trottant, l'avocat réfléchit aux rapports qui liaient M. Laffitte et la famille d'Orléans. Le banquier, fréquemment, assistait aux réceptions du Palais-Royal. Son ami, M. Mignet, apparemment se chargeait de la propagande immédiate... Ainsi que les groupes en effervescence autour des bornes, Omer eût préféré la République, legs de Rome. Toutefois, entre Bernadotte au loin sur le trône de Suède, Napoléon II prisonnier dans Schœnbrünn, les trois ou quatre sectes de républicains prêts à la dispute intestine, déjà violente devant le passage de l'Opéra, prudemment, on pouvait songer au fils de Philippe-Égalité, au combattant de Jemappes et de Valmy. Ce prince était en posture de les supplanter par le fait simple de sa présence, par l'appui des financiers, du commerce, et de cette garde nationale qui s'équipait à la porte des boutiques, enfin par le prestige de son extraction royale... Peut-être fallait-il se garder de nuire à sa cause. L'avocat ne pouvait que compromettre l'avenir de son fils en obéissant aux espoirs vagues des Philadelphes, du comte Dubourg, de son oncle Edme, ou bien à ses propres aspirations vers la République latine des carbonari. Pour elle, autour des bornes, s'exaltaient les étudiants, et les sous-officiers de la ligne qui débouclaient leurs sacs.

Dans la chaleur accablante, Omer respirait l'âcre poussière levée par les milliers de pas. Tous ses membres lui pesaient autant que son épaule alourdie, pincée par la cicatrice naissante, râpée par les bords du bandage, lacérée. Les chairs de ses mollets furent bientôt un poids énorme. Ses paupières retombaient sur le spectacle de la foule anxieuse et rieuse. Les querelles des gens, leurs appels heurtaient son crâne. Le roulis du cheval lui meurtrissait les hanches, que coupait l'arête du ceinturon. Les façades réverbéraient le soleil. Ses traits éblouissants, lui blessaient les pupilles. La fatigue du corps, la fatigue de l'esprit étaient pareilles. L'une et l'autre engageaient l'estafette à chérir la solution la plus prochaine, afin que le repos suivît. Au surplus, mieux valait devenir le magistrat d'un souverain fidèle aux lois...

Cependant Omer décida qu'il ne lui seyait point de proposer avec enthousiasme le duc d'Orléans aux suffrages de l'Hôtel de Ville. Cela n'eût que trop révolté les Dubourg et les Ribéride. Adroitement, il insinuerait la chose en des conversations particulières, ainsi qu'un soupçon, et feindrait de croire que le général La Fayette administrerait d'abord l'État, selon la politique des Ventes.

Après avoir gouverné sa bête parmi la multitude de la place de Grève, Omer, grâce à une énorme cocarde tricolore piquée sur la ganse de son bonnet de police, fut admis dans la salle Saint-Jean. Le comte Dubourg s'affairait au milieu des solliciteurs, des nouvellistes et des fonctionnaires; ils étaient respectueux devant le vieil uniforme républicain, qu'il avait de nouveau revêtu. Évariste Dumoulin rédigeait une ordonnance. Elle suspendait les droits d'entrée dans Paris, pour le bétail et les vivres maraîchers, à la satisfaction de quelques fruitiers et bouchers en blouses, délégation corporative. Un sergent de la garde nationale assurait au major Gresloup qu'un poste important venait d'être établi, selon les ordres, dans la Banque de France, et que l'argent du commerce se trouvait ainsi protégé.

—La Fayette se rend-il ici comme mandataire de Laffitte et de Casimir Perier, ou bien avec la volonté d'agir par lui-même et par ses amis personnels?... demanda brusquement le major à son gendre, dans l'angle de fenêtre où il l'avait acculé.

—J'ignore le fond de sa pensée..., répondit Omer; je puis dire qu'à la réunion des députés il a tout fait pour obtenir le commandement de la garde nationale, c'est-à-dire pour disposer de la force. Il l'a obtenu, mais ils lui ont adjoint le général Gérard... En tous cas, le général Pithouët, M. de Schönen et M. de Puyraveau font partie de la commission municipale...