—Je te souhaite d'être, en vérité, et au fond de toi-même, d'accord avec tes paroles, mon cher enfant, dit la tante Aurélie; sinon tout cela semblerait vilain... Non, non, j'aime mieux croire que ton père t'inspira cet amour pour les yeux clairs et les cils sombres d'Elvire, parce qu'il aima les yeux clairs et les cils sombres de la petite bavaroise et de notre Virginie... Et tu t'abuses en expliquant avec des arguties ce que le sang paternel t'ordonne de vouloir.
Elle revenait à sa marotte de vieille amoureuse, maniaque, dévote envers le souvenir du héros, envers ses reliques, envers le pastel qui formait, pour ainsi dire, le tableau d'autel dans le placard ouvert. Tripotant son chapelet aux grains d'ivoire, aux dizaines de vermeil, en un mouvement machinal et lent, Mme Héricourt déplorait encore que son père et son aïeul, par l'entremise de son sang, continuassent aussi d'empoisonner l'âme de son fils avec leurs idées de morts. Toutes deux refusaient au jeune homme l'illusion d'être lui-même. Et ce l'humilia. Sans cesse il se rappelait les quelques événements où, malgré la terreur de sa lâcheté naturelle, une force même pas secrète, la force évidente de son père, l'honneur, l'avait soudain poussé dans le combat. Il se revoyait essuyant le feu de l'adversaire, durant le duel avec le neveu de l'archevêque; plus tard, se dressant, à côté d'Auguste Blanqui, contre le tonnerre de la fusillade dans la rue aux Ours, et criant: «Vive la République!» malgré ses mâchoires qui grelottaient; naguère galopant sous les balles des sbires dans la campagne de Rome. Du fond du tombeau, le père, le grand-père Lyrisse, et le vieil illuminé d'Allemagne guidaient toujours ses gestes!
Sa tante et sa mère l'en persuadaient dans cette chambre aux boiseries grises où l'âme de Bernard Héricourt s'était, durant l'automne et l'hiver de 1799, définitivement affermie pour les exploits de Mœskirch, de Hohenlinden, d'Austerlitz et de Wagram. Omer estimait ses arguments plus médiocres à mesure que l'heure s'avançait.
L'abbé de Praxi-Blassans entra sur le tard. Il jeta son tricorne avec rage au fond d'une bergère. Sa soutane ouverte laissait apercevoir ses jambes en culottes de filoselle et ses mollets maigres. Monseigneur de Quélen avait averti les prêtres et les jésuites de province, convoqués au palais archiépiscopal, que le ministre garde des sceaux exigerait bientôt l'application des ordonnances soumettant au régime de l'Université les établissements d'instruction où dominait la règle de saint Ignace. Cela traversait tous les desseins d'Édouard. En vue de multiplier les ressources, au couvent de Horps, il avait établi un cours de sciences, qui dès maintenant attirait des élèves fort riches. Beaucoup d'industriels flamands entrevoyaient l'urgence de fournir à leurs fils les connaissances de l'ingénieur, puisque les fabriques de sucre de betterave, et les charbonnages allaient acquérir toute l'importance dans les affaires du Nord. Les ordonnances du ministère Martignac obligé de satisfaire quelque peu la gauche libérale, tendaient nettement, par des mesures aussi détournées que prohibitives, à supprimer le droit d'enseignement pour les Pères. En juin 1828, le collège de Saint-Acheul et ses annexes avaient par l'article I, été réunis à l'Université, avec ceux d'Aix, Billon, Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon et Sainte-Anne d'Auray. Aujourd'hui le collège de Horps, à son tour, était menacé.
Parmi ses longues mèches brunes, le pâle visage d'Édouard se convulsait à chaque invective furieuse qu'il lançait contre Laffitte, Casimir Perier, M. de Noailles et le Roi lui-même. Quant à l'abbé Mathieu, c'était un lâche. Ne conseillait-il pas de ployer comme le roseau de la fable, de laisser fuir l'orage, pour se redresser ensuite? Et le Provincial de l'Ordre qui baissait la tête devant les grimauds des gazettes! Édouard avait envie de dépouiller la soutane, d'abandonner son œuvre, et tout...
—Ne blasphème pas, grand Dieu!... supplia Mme Héricourt.
La comtesse Aurélie, l'attira près d'elle, le fit agenouiller, furieux, rouge...
—Pour quelques élèves de perdus! Fi donc, mon fils! Paraître en cet état, devant ta mère, dit-elle! Fi donc!
—Hé ma mère! A quoi bon les idées, le génie même sans l'argent qui leur permet de vivre et de s'imposer. Je ne puis rien pour mon Dieu, sans cela: c'est la nouvelle nécessité.
—Tu peux offrir la sainteté de ton existence.