—Ça ne suffit point!... rugit-il en haussant les épaules, en dissimulant combien cette interruption lui semblait ridicule... La sainteté contente mon égoïsme qui veut devenir un élu, un bienheureux titré, honoré, encensé, bercé par les musiques des anges. Oui. Mais suis-je seul au monde? Il y a la masse des pécheurs qu'il faut racheter, sauver, qu'il faut éblouir par le miracle! Comment le faire sans le triomphe de nos œuvres, de mon œuvre? Hein, comment le faire...?
—Notre Seigneur Jésus-Christ se contenta de sa pauvreté et de son sacrifice.
—Autre temps, autres moyens! En Chine, tous les jours, nos missionnaires trépassent aussi divinement que Jésus, depuis deux cents ans, et les chrétiens sont encore en petit nombre là-bas, au milieu des infidèles. Le sacrifice de sa personne ne suffit plus. Il faut entrer dans le siècle, avec les armes du siècle. Renoncer à l'argent c'est compâtir à la faiblesse de notre égoïsme, c'est songer à nous seuls, à notre individu lâche et soucieux de son unique salut. Mais au contraire, abdiquer les chances même de ce salut pour conquérir les âmes, pour remplir d'une multitude fervente les provinces du ciel, dussè-je, pour cela, mériter le Purgatoire, l'Enfer; voilà la véritable charité, le grand, le suprême sacrifice. Oui, se damner, s'il le faut afin de réunir au troupeau du Christ toutes les brebis vagabondes! C'est le souverain but! Outre nous, il y a les autres, il y a l'avenir, il y a la descendance des fidèles, héritiers de notre foi...
—Vous l'entendez! conclut brusquement Omer, attentif à ce discours, et saisi par la vérité nouvelle. Vous l'entendez! il professe comme moi que nous nous devons à l'avenir de la nation et du monde. Il vous donne les mêmes raisons de choisir notre devoir. Entre la passion souffrante de Mlle Alviña, et la maternité triomphante de Mlle Gresloup, je n'ai plus le droit d'hésiter. L'Église même, par la voix de l'abbé, vous dicte votre consentement...
En effet Édouard le soutint. Les deux mères et leurs fils discutèrent longtemps, et ne se convainquirent pas.
—Mais tu n'as plus aucune vergogne assurait Mme Héricourt à son fils... Comment oses-tu comparer le souci de ta fortune temporelle aux espérances d'un apôtre comme Édouard...
—Saint François de Sales écrit: «Ayez beaucoup plus d'application à faire valoir vos biens que n'en ont même les mondains, Philothée. Les biens que nous avons ne sont pas à nous, et Dieu qui les a confiés à notre administration prétend que nous les fassions bien valoir... Mais il faut que notre soin soit plus solide et plus grand que celui des mondains parce qu'ils ne travaillent que pour l'amour d'eux-mêmes, et que nous devons travailler pour l'amour de Dieu...»
Ainsi parla l'abbé de Praxi-Blassans, les doigts joints.
—Les biens d'Omer n'iront pas à Dieu, répliqua Mme Héricourt...
—C'est une affaire entre le Seigneur et lui. Mademoiselle Gresloup est pieuse, par ailleurs!