Tentant de la préparer à ce malheur, il se feignait maussade auprès d'elle, même lorsque Dieudonné Cavrois, le samedi soir, désireux de faire une politesse à Mme Cardoche, les priait à dîner avec les lingères et deux membres de la Loge Ardente-Amitié, M. d'Orichamps, M. Mesnil: ils se targuaient d'être verts galants. On s'entassait alors dans le restaurant de Montparnasse connu des gourmets, à l'enseigne du «Gâteau de Beurre». Noémie, la petite bordelaise, recevait avec son gros ami qu'elle adorait depuis quatre ou cinq ans déjà. Coiffée d'un madras de soie neuve, elle était le boute-en-train; elle les amusait tous par la vivacité de ses reparties gasconnes, l'entrain de sa violente gaîté, par ses grimaces moricaudes. Au moyen d'une gazette, Cydalise se fabriquait d'abord un chapeau militaire et l'assurait sur sa tête pâlotte, malicieuse, emmaillottée de cheveux bruns, trouée d'yeux marrons à points d'or. Elle entortillait, autour de son cou maigre, la cravate noire du chimiste plus à l'aise, lui, pour engloutir les tranches de pâté, le vin des bouteilles diverses et nombreuses, les sauces des ragoûts qui barbouillaient son large et triple menton, même la serviette nouée derrière sa nuque. Peinte en rose sur les pommettes, en noir autour de ses yeux glauques, en blanc sur ses joues molles, Mme Cardoche trônait à la droite de l'amphitryon. Buvotant, elle jouait de l'éventail. Dès la troisième rasade, Noémie contait avec effusion, et nombre de cadédis, comment elle avait rencontré Cavrois au bal de la Chaumière, le jour de leurs libres accordailles. Elle exigeait qu'on l'écoutât, fière de la passion naïve qui secouait les deux globes apparents et menus de sa gorge dans une robe à rayures. Omer s'étonnait qu'elle ne fût pas interrompue par la modestie de Dieudonné. Au contraire le gros garçon, en dépit de son intelligence, agréait la rengaine d'un pareil hommage. Pourtant il offrait à grand bruit les assiettes chargées de légumes. Il en vantait l'arôme et la saveur. Noémie tolérait à peine cette intervention, mais elle se fâchait contre M. d'Orichamps, si ce gentilhomme, après avoir rajusté son habit à la française, et poli, du pouce, ses bagues héraldiques, essayait de couvrir la voix ingénue, pour avertir l'avocat d'une nouvelle circonstance favorable, croyait-il, à leur procès. Au préfet de la Congrégation, le marquis de Montmorency-Laval, il imputait la captation d'un testament par lequel un cousin, feu Théodore-Louis d'Orichamps avait choisi comme légataire universelle l'Œig;uvre de Saint-François-Régis, à l'exclusion des héritiers directs et légitimes. C'était un nouveau tour joué au plaideur par les ultras. Déjà, furieux, il avait dû répudier ses croyances de l'ancien régime, pour des injustices analogues. En effet son petit domaine d'Orichamps, un moulin, cinquante arpents, et une maison délabrée dans un parc sauvage, ayant été convertis en biens nationaux vers 1794, après le départ de leur propriétaire pour Coblentz, où il avait servi, comme fourrier, aux artilleurs du duc d'Enghien, l'ingratitude de Louis XVIII n'avait dédommagé son féal, ni par une pension, ni par la moindre bribe du milliard des émigrés.
Franc-maçon dans la loge Ardente-Amitié, il s'était alors offert au groupe des jacobins et des carbonari, par esprit de revanche. Voici qu'en la personne de son Préfet, la Congrégation le frustrait d'une part sans doute considérable dans la succession imprévue d'un cousin, le seul membre de la famille demeuré riche, depuis la tourmente révolutionnaire. L'hoir s'en indignait en déposant un os rongé de la gibelotte sur le bord de son assiette; il réussissait à couvrir la voix de Noémie. Triomphant, le fausset de l'homme mûr, ridé, digne et blafard expliquait, avec des mots obscènes, que l'œuvre indûment héritière avait été fondée par un magistrat malade, et venu en pèlerinage sur le tombeau de saint François Régis, pour obtenir la guérison d'infirmités innommables devant les dames.
Ces insinuations calomnieuses excitaient toujours l'intérêt général. Le bavard avait beau jeu dès lors pour développer l'accusation, pour faire rire en plaisantant le vœu du magistrat qui s'était engagé, devant les puissances célestes, à marier religieusement les concubins.
—Ah! ça, petites pestes, mieux serait à votre pudeur de rougir plutôt que de nous donner, par une liesse intempestive, quelque raison de douter sur votre innocence!... s'écriait tout à coup le gentilhomme, levant son doigt blafard orné d'armoiries, en or... Sachez, mes bergères, que rien n'est moins facile que de décider certaines gens à s'embarrasser de prières, de formules et de serments pour persévérer dans une aimable besogne qu'ils menaient à bien, jusqu'alors, sans le secours de Notre Mère l'Église. Aussi bien fallut-il, maintes et maintes fois, leur payer la ripaille, afin qu'ils obtempérassent aux avis du juge Gossin. Ce qui fit que l'argent ne tarda point à manquer... Mais comme ces pieuses largesses persuadaient nombre de petits coltineurs et de harangères, qui, dès lors, tenaient aux processions, le rôle du peuple, à l'édification des passants, la Congrégation en fit son affaire. Voilà pourquoi les jésuites ont circonvenu, par toutes sortes de cautèles, mon infortuné parent: il en vint à coucher sur son testament saint François Régis, ses concubins et ses concubines, au détriment de votre serviteur encore que le concubinage soit de mon fait. Il ne tient qu'à vous, ma bergère! Je vous le dis, en vérité, gracieuse fille de Vénus...
Et il pinçait le menton d'Adélaïde, petite apprentie sournoise; il tapotait ces joues campagnardes, avec concupiscence. M. Mesnil l'approuvait de mille paroles, car la chaleur du vin animait ses yeux ternes d'ordinaire; il bousculait sans façon sa perruque roussâtre et sa calotte de soie noire, tirait ses bas, sous la table, engageait la main dans le fichu de sa voisine, laquelle était la dentellière du magasin, une veuve de trente ans, gaillarde et mamelue, chatouilleuse à l'excès. Ensuite il lui contait les aventures grotesques de ses nouveaux collègues, commis dans un bureau des Messageries.
Dieudonné Cavrois s'amusait de leurs plaisirs. Penché par-dessus la table, il remplissait leurs verres, et semait des gouttes violâtres sur la nappe. Il entonnait un refrain, dès que la conversation semblait faiblir. Ses bajoues tremblaient autour de sa bouche vibrante. Sa large main attestait le plafond bas souillé par les mouches de la dernière saison:
| L'Amour, L'Amitié, le Vin |
| Vont égayer ce festin; |
| Nargue de tout étiquette! |
En chœur Cydalise, Noémie, les lingères glapissaient alors jusqu'à dix fois de suite:
| Turlurette, |
| Turlurette, |
| Bon vin et fillette! |
Après quoi chacune embrassait le voisin qui lui plaisait le mieux. Qu'Angeline, docile à la coutume, posât ses lèvres sur la joue glabre et blette de M. d'Orichamps, Omer en souffrait, car l'avocat prenait soin de ne pas s'asseoir auprès d'elle: cela donnait le change sur leurs rapports. Même il affectait de rire avec l'une ou l'autre des compagnes que les invitées, sur la prière du généreux Cavrois, conviaient au festin.