Presque toujours, s'introduisaient, au milieu du repas, Grantaire et Bahorel, les étudiants pauvres inscrits à la Loge de l'Ardente-Amitié. L'amphitryon leur tirait vite l'aveu de leur appétit. Le garçon apportait deux couverts. Bahorel étendait, sur la nappe, ses longs bras en manches râpées, et ses grandes mains sales. Grantaire passait les doigts dans sa tignasse poussièreuse; il dévisageait les grisettes, qu'aussitôt Bahorel égayait par les extravagances de ses récits, celui par exemple de son voyage en Inde, où la reine d'Angleterre l'avait envoyé pour attacher la jarretière de l'Ordre à Zulma, tigresse du Bengale, le jour, femme, la nuit. Il ne manquait pas, du reste, de joindre le geste à la parole et de vouloir répéter sur les jambes de Cydalise l'opération. Grantaire discourait en philosophe sinistre. Sa rancune contre la sottise de Dieu, maladroit créateur du monde, ne s'apaisait point. Il lui reprochait d'avoir privé de seins la jeune Adélaïde qui rougissait, puis fondait en larmes, avant de braire. Mme Cardoche frottait le visage du souillon avec un mouchoir à carreaux, et le consolait aussi peu que M. d'Orichamps s'il lui pinçait violemment les cuisses.

Ces façons déridaient Omer, mais lui répugnaient aussi. L'oncle Edme et Dieudonné Cavrois prétendaient ces agapes nécessaires pour réunir les principaux meneurs de la Loge, et les obliger à une présence continue; car, du restaurant, on se rendait à «l'atelier». Cavrois dépensait beaucoup à cela, mais il communiquait aux F. F.·. la confiance dans son amitié, dans celle de son cousin, et du capitaine Lyrisse. Il régalait à tour de rôle, par séries, les compagnons et les maîtres de la colonne du Nord, de la colonne du Midi. On voyait, certains jours, se rassasier le tailleur Durtot et ses favoris blonds, l'épicier Mauravert, le mulâtre, qui vantait orgueilleusement ses expéditions de comestibles en Angleterre, les arrivages d'épices venus des îles sur des navires qu'il nolisait. Au nom du Grand Architecte, ces marchands savaient obtenir qu'Omer, à l'un, commandât deux manteaux, et à l'autre, les denrées coloniales utilisées dans la cuisine de Mme Héricourt. Ils fournissaient également de redingotes, de pantalons, de pruneaux, de cornichons et de confitures les autres F. F.·., même le bel Enjolras à tête d'archange qui gardait toute l'influence sur la jeunesse du Quartier Latin, et qui se pavanait mélancolique, austère, les yeux ravagés par le mépris, la main froide à serrer. Cydalise, pour amoureuse qu'elle fût de lui, ne parvenait point à le séduire. Cependant, railleuse, elle jouait à lui faire la cour, se prosternait à ses genoux, baisait dévotement les basques de l'habit brun à boutons de métal, le servait, tentait parfois une caresse lascive qu'elle retirait aussitôt, en simulant de l'effroi.

Enjolras haussait les épaules. D'un sourire il permettait qu'elle s'installât près de lui; mais comme il ne tardait point à disserter sur les philosophies promulguées par Maine de Biran et par Destutt de Tracy, comme Dieudonné Cavrois lui répliquait en citant les expériences de Gay-Lussac et de Thénard, comme Omer Héricourt se mêlait au débat, en notant les variations de la Loi, depuis les Douze Tables jusqu'au Code Napoléon, Cydalise plutôt que de bâiller de manière incivile, organisait des petits jeux. M. d'Orichamps s'arrogeait le droit de les conduire. Il prescrivait des pénitences aux partenaires qui avaient perdu. De par ses indications, le baiser à la capucine obligeait Angeline à s'agenouiller, dos contre dos, avec M. Mesnil, à lui prendre les mains râpeuses et mortes, à tourner la tête sur l'épaule, afin de tendre la joue à un baiser tremblant et visqueux. Ou bien Noémie cachait, de ses mains, les yeux d'Adélaïde, et il convenait que l'enfant devinât les possesseurs des lèvres successivement appliquées sur les siennes par Grantaire habile à épargner le contact de sa barbe hirsute, par Bahorel barbouillé de confitures, et la face tordue dans une affreuse grimace, par Mme Cardoche bien rasée mais rugueuse, par Cydalise imitant le bec d'oie.

M. Mesnil abandonnait cette distraction pour un mot d'Enjolras ou de Cavrois soudain entendu. Vivement il rajustait ses besicles, se dressait sur ses courtes jambes aux bas lâches. Selon sa foi, il protestait que l'homme est un dieu méconnu, qu'il mérite un culte, que son œuvre est supérieure à celle de tous les messies. Il écarquillait ses gros yeux pâles; enfin, il approuvait les conclusions positives et scientifiques de Dieudonné:

—Messieurs! Messieurs! Je vous le dis... Il n'y a point dans les Olympes ni dans les Walhallas de divinité qui vaille M. le marquis de Laplace, voire le simple ingénieur qui construit des chars à feu et des piles de Volta. M. Cavrois que voici dirige la foudre dans ses appareils comme jamais ne le sut faire ce bon Jupin. Demain quand on connaîtra toutes les règles de la génération spontanée, nous recommencerons les miracles de Moïse, nous susciterons à notre gré les invasions de sauterelles et les pluies de grenouilles... Voilà mon avis, Messieurs!

Sa voix lourde retentit à travers la salle basse tapissée de médaillons peints, où l'on voyait, en mille vignettes le même vendangeur piétiner, dans la cuve, les raisins violâtres, à la lueur des quinquets. Grantaire feignait de prendre à la lettre l'ordre du petit jeu et il baisait le dessous du chandelier, tandis que la chandelle dégringolait avec sa bobèche en flamme sur la robe de Mme Cardoche épouvantée, gloussante. Bahorel élevait quatre tabourets à bras tendu, pour l'admiration d'Adélaïde. Ensuite elle tirait de sa poche une balle élastique et jouait toute seule dans un coin. L'enfant comptait quel nombre de fois elle renvoyait la pelote contre le mur sans la laisser choir à terre. Si, tout heureuse Adélaïde réussissait dix-neuf coups, M. d'Orichamps l'emportait de force, durant qu'elle gigottait, et lui donnait du talon dans les guêtres. Néanmoins M. Mesnil, à quatre pattes, acceptait d'être le «Pont d'Amour» sur qui trônait la bordelaise, embrassée longuement par son Dieudonné. Angeline et Cydalise tapaient la «main chaude» et noire qui offrait, la tête dans les jupons de Mme Cardoche, un Grantaire agenouillé. Le serveur versa dans les tasses le café fumant qu'on humait en silence. On entendit, au-dessous, rouler les sphères d'ivoire que poussaient les joueurs sur le tapis du billard. Omer consulta sa montre. Il fit un signe discret à son Angeline. Elle s'esquiva pour, dans la rue, arrêter un cabriolet de place, y attendre là son amant, et se blottir dans ses bras durant la course.

Les Carbonari de la Haute Vente siégeaient, presque tous les jours, dans la maison de Chaillot qu'habitait le chef des Templiers, l'ancien procureur impérial. Près de là le jeune homme congédiait sa maîtresse en pâmoison, et il sautait de la voiture, heurtait, de façon particulière, une porte basse qui tardait à s'ouvrir. Enfin les cailloux du jardin obscur s'écrasaient sous les pas du concierge portant la lanterne et que suivait le visiteur. Les arbres nus s'égouttaient sur les feuilles mortes des parterres. Il semblait toujours qu'un mouchard guettait derrière les troncs des ormes, derrière la nymphe de marbre accroupie sur le socle cylindrique. Le molosse aboyait au fond de sa niche. La mousse des degrés était grasse sous la botte. Dans la maison froide et sentant le moisi, un valet à mine de vétéran précédait Omer par les antichambres et l'escalier de pierres mal nivelées. Un lampadaire de bronze contenait entre ses glaces courbes la flamme minuscule d'une seule bougie.

En dépit des deux candélabres, le salon n'était guère mieux éclairé. Le docteur Buchez se tenait toujours près de la porte, aimant à reprocher leur retard aux gens. Il rappelait qu'en son temps, lorsqu'il avait introduit le carbonarisme en France avec Bazard, plus d'exactitude secondait leurs courages. Incontinent il prenait à témoin le capitaine Lyrisse et le général Pithouët de cette ferveur historique. Il empêchait celui-ci de rapporter une conversation importante tenue à la Chambre avec le général Sébastiani: la gauche avait l'imprudence de mettre en minorité le ministère Martignac dans la discussion de la loi communale et départementale. Mais le médecin austère haut cravaté de blanc, boutonné dans une redingote rustique, tenait à la déférence des carbonari plus jeunes. Bien que le général Pithouët et le général Lamarque se plussent à saluer cordialement le retardataire pour l'excuser en riant, et reprendre des propos autrement graves, M. Buchez ne lâchait pas sa victime. Il l'interrogeait sur tous les articles saint-simoniens parus dans les gazettes spéciales, et l'admonestait si elle avait omis d'en approfondir les doctrines. En outre il ne se privait pas de les commenter tout au long, heureux de faire paraître inférieur ce freluquet rendu trop notoire par quelques plaidoyers libéraux, un duel sans résultat grave, et une algarade avec les sbires du Saint Père. D'ailleurs l'avocat négligeait les causes de l'Ardente Amitié. Les Frères s'en plaignaient, à ce que dit, chaque fois M. Buchez. Il ne laissait pas d'insinuer, qu'à soutenir les intérêts du tailleur Durtot, de M. Roulon, propriétaire, rue Richelieu, de l'imprimeur Pied-de-Jacinthe, et du loueur Rambourg, Omer accomplissait un strict devoir de reconnaissance envers les membres de la Haute Vente, trop indulgents pour les écarts d'un dandy très frivole.

Il fallait que le général Pithouët vint lui-même arracher le fils de son ancien chef aux remontrances. Le député de l'opposition constitutionnelle se montrait, lui, fort affable. Il ne perdait pas une occasion de louer publiquement la mémoire du colonel Héricourt, d'unir, par ses paroles, les talents du fils au génie du père. Il vantait l'éloquence et le tact diplomatique d'Omer, car l'oncle Edme se lassait pas d'attribuer généreusement à son neveu le succès de la mission en Italie. Succès peu médiocre. Un bruit courait: les ministres de Charles X s'étaient résolus à combattre, en Morée, l'Égyptien et le Turk, parce que les Carbonari français, espagnols et italiens avaient paru prêts à descendre en Grèce, pour y ranimer la révolte, et, par là, nécessiter une intervention anglaise dont ne voulaient ni Charles X ni le tzar. Omer n'admettait guère qu'il eût ainsi déchaîné les événements. Quelques messages transmis à des messieurs aimables, quelques conversations philhellènes échangées dans les ventes romaines, quelques repas exquis savourés à la table des Frères Conosséi; avaient-ils tant fait? Quant à l'expédition de Frosinone elle était amusante aujourd'hui, comme le souvenir d'un spectacle théâtral. Toutefois le général Lamarque prétendait que cet incident avait considérablement ému les ambassades, à Rome. L'audace de l'agression, son bonheur, l'aide obtenue, croyait-on, de toute une population dévote pour enlever à l'Inquisiteur du Pape et à son escorte les papiers des Ventes, cela soudain avait paru le résultat d'une puissance très redoutable, occulte, et qui, soutenant la cause des Hellènes sympathiques à toutes les élites, pouvait ainsi gagner l'opinion. Les diplomates de la Sainte Alliance avaient alors convenu de ravir au parti révolutionnaire ce prestige. De là cette promptitude à débarquer les troupes du général Maison en Morée, contre les avis de l'Angleterre, puis cette nouvelle décision des Russes qui passaient le Pruth, opéraient déjà sur le territoire ottoman.

Aussi les carbonari se réjouissaient dans la Vente. Leur effort en exaltation depuis 1820, obtenait enfin une victoire. Le sang de leurs martyrs n'avait pas inutilement coulé sur tant d'échafauds. Un peuple allait devoir son indépendance à leur action. S'ils avaient été vaincus à Naples et en Espagne par les valets de la tyrannie, maintenant leur esprit commandait, en Grèce, les armées des monarques devenus libérateurs.