Les servantes étalaient la nappe à carreaux, apportaient le pain, les fourchettes, la bière moussant au bord d'un broc en terre cerclé d'argent massif. La salière était une nef d'argent, aussi munie de ses mâts, de ses voiles, de son château d'arrière. On y puisait au moyen d'une petite pelle de vermeil. La moutarde remplissait la hotte d'un bonhomme en porcelaine bleue. Bernard reconnut au fond de son assiette la tombe de Mirabeau vernie en brun sous un saule pleureur. Il donna des nouvelles de Virginie, en reçut qui concernaient la fortune de Praxi-Blassans occupé à se créer d'innombrables sympathies, en rappelant des émigrés, en les pourvoyant d'emplois administratifs. Il réconciliait l'ancien régime et le nouveau.
Cavrois le loua beaucoup. Cet homme froid, le visage posé sur les mousselines de sa cravate, expliquait la situation générale en peu de phrases très ponctuelles. Aux Relations Extérieures, il s'occupait du personnel des ambassades. Sur le caractère de chacun il gardait un jugement net qui prévoyait les attitudes, les conversations et les actes du personnage diplomatique, leurs conséquences dans les cours étrangères, amitiés probables, antipathies certaines, le résultat des unes et des autres au point de vue de l'influence française et du succès. Ainsi, féru de certaines qualités mondaines propres au général Junot, il lui faisait visite dans l'intention d'apprendre si le poste d'ambassadeur à Lisbonne s'accommoderait de ce caractère. Ses opinions étaient précises. Il croyait que Pitt rentrerait au gouvernement, qu'une coalition secrète s'achevait entre l'Angleterre et la Russie, que le Pape viendrait en personne sacrer Napoléon Buonaparté empereur d'Occident, à l'exemple de Charlemagne. Héricourt sourit. Cavrois fit de même; mais le capitaine ne sut point si le beau-frère se moquait de lui, du Pape ou du Consul.
Le lendemain on présenta Dieudonné Cavrois, âgé de deux ans, à son oncle. Bernard favorisa d'une pièce d'or cet enfant, à grosse tête pensive, image de Caroline, et dont les yeux laiteux, émerveillés par la redingote à pèlerine du voyageur, s'écarquillaient démesurément. Déjà il montrait de grosses jambes d'homme, un ventre de financier, des joues considérables, et mangeait des panades copieuses. En cornette tuyautée, et en camisole de calicot, une écharpe verte aux épaules, Caroline versait de la cassonade dans les bols de café au lait, avec une cuiller de vermeil usée par les bouches de plusieurs générations. Son mari coupait les tranches d'un grand pain rond, les beurrait, attentif à ne point blanchir de farine sa redingote brune élimée aux manches et fatiguée vers les boutonnières. Dieudonné engloutit en silence. Bernard ne sut que dire. Tout le froissait de cette économie. Les peintures en grisailles des murs s'effritaient. Des lézardes traversaient le plafond. Les dorures des bols subsistaient à peine. Il y avait sur les assiettes des taches désagréables, indélébiles, comme d'une maladie de peau affectant la faïence. Par les fenêtres il aperçut des hangars nouveaux, édifiés jusque le milieu du jardin. Caroline accaparait le transport des charbons. Les coups de maillet et le grincement des scies à l'ouvrage dénonçaient le travail préparant les charpentes des bateaux qui distribueraient le combustible le long de la Scarpe. Caroline prêtait sur les dépôts de charbons qui attendaient dans ses hangars leur transport. Elle énuméra ses entreprises, celle-ci, celle des cuirs, celle des farines, celle des péniches fabriquées à Dunkerque pour le passage du détroit, lorsque l'Empereur jetterait, en Thermidor, 150.000 hommes sur la côte d'Angleterre. Muet, calme, Cavrois l'admirait, bien qu'elle eût enlaidi davantage. Le type germanique de sa mère, l'Autrichienne, s'alourdissait aux joues, prenait de la carrure au front, où se collaient des cheveux sans épaisseur. Bernard comprit l'habitude acquise par Cavrois, retenu la majeure partie du temps à Paris, dans les bureaux, et qui laissait en Artois sa femme, pour la voir cinq ou six fois l'an, peu de jours. Cependant elle était bien la sœur d'Aurélie, une sœur massive et dolente. «Mon Dieu! tu as perdu ton emploi, Bernard!…» Elle rappela d'autres preuves anciennes d'insubordination. Pour arborer un drapeau tricolore, lorsque la République l'avait importé dans Arras, n'avait-il pas, au retour de l'école, taillé une robe rouge d'Aurélie, une robe bleue de leur mère, sa robe blanche à elle? Sérieusement elle le reprocha. On l'avait vu mener une bande de polissons qui chantait l'hymne des Marseillais derrière ce drapeau; et cela quelques décades avant que le père Héricourt, pour avoir refusé de couper la queue de sa chevelure, fût mis en prison. Quelle vie triste alors! personne ne connaissait, aux Moulins, la cachette de l'argent. Bernard se souciait bien de ça!…
Parmi ces plaintes, il retrouva les intonations de sa femme. Chacune le méprisait. Et quels tracas il donnait à tous. Humant son tabac, avec science, Cavrois lisait la protestation des officiers, le certificat du maire. Il ne savait comment obtenir l'apostille de Junot, sinon, peut-être, à la minute où il lui ferait entrevoir l'ambassade… Et il se leva, se mit à marcher. Le capitaine méprisa les jambes maigres du commis serrées dans une culotte bleuâtre; un bouton terni la fermait au-dessus de la cheville en bas chinés. Ses escarpins de fabrication grossière criaient sur le carrelage de la pièce. Il prisa plus énergiquement. Caroline bouscula les servantes; on arracha Dieudonné à son écuelle d'argent pour laver sa figure barbouillée de laitage. «Mon Dieu! quel sale!» fit encore Caroline de la même intonation qui avait blâmé son frère. Héricourt se jugea non moins odieux que le bébé goinfre.
Dans le jardin, le charbon noircissait les sentes et craquait sous la botte. Il s'élevait en monceaux partout. Les plants de rosiers n'existaient plus. En outre les hangars cachaient la prairie. Bernard comprit la fuite de son père.
Il passa l'après-midi dans la ville pleine de grenadiers et de voltigeurs qui musardaient le long des boutiques. À la porte d'un café, il reconnut un camarade de l'armée du Danube, promu chef de bataillon. Leurs souvenirs s'échangèrent. Héricourt cacha sa disgrâce. Il dit quitter le service parce que sa femme allait devenir mère. Il s'occuperait des moulins Héricourt, dont la direction dépassait les forces de sa sœur: «Ah! ah! fit l'autre; heureux mortel, tu vis au sein de la prospérité. Plutus pourrait-il prêter cinquante livres à l'amant malheureux de Bellone?» Bernard s'exécuta. Ils sortirent ensemble et gagnèrent la promenade des remparts. À leurs pieds, la ville, ses petites maisons de briques, ses volets verts, ses rues étroites sillonnées d'un ruisseau, ses églises entourées d'un vol de corneilles, ses places herbues, ses clochers en lamentations, les cris du marteau mordant le fer sur l'enclume, impressionnèrent leur mélancolie. Toute cette vie humaine, la somme de tant d'efforts, se confondait dans les clameurs du fer et la gronderie des tambours qui rythmaient quelque part la marche d'une compagnie. «Tu te rappelles, le tambour dans la forêt, à Hohenlinden, le matin?… Cristi, on gelait! Mais le soir on avait chaud!—Ce pauvre bougre de Moreau!—Pourquoi diable marche-t-il avec les ennemis de la nation, à cette heure?—Tu le crois aussi.—C'est un traître. L'ambition le dévorait. Il enviait Buonaparté. Il a cherché un appui au dehors pour obtenir le consulat. Il n'a pas craint d'appeler à son secours les pires adversaires de la liberté.—Tu te trompes…» Ils discoururent. Des officiers les croisèrent. On se saluait. Bernard échauffé déclara son admiration pour Moreau, puis avoua sa radiation provisoire, vengeance du Rival. «Pourquoi?… dit l'autre. Tu as conspiré avec les brigands, toi! toi!… Et tu me serres la main, sans me prévenir, et tu te promènes avec un honnête homme, sans l'avertir. Et on nous a rencontrés ensemble!… Si on fait un rapport, je suis cassé… moi! Et je n'ai pas de fortune, moi! Scélérat… Vous avez menti, Monsieur, d'abord. Quant à votre argent, le voici… je ne veux rien d'un brigand, d'un traître à la Nation. Casimir Lanthérol n'est pas à vendre, Pitt et Cobourg missent-ils à cela la fortune de l'Angleterre. Sachez-le… Demi-tour!… Demi-tour!…»
Suffoqué, le capitaine se raidit. Aussitôt la stupidité de cet homme, la menace de son geste l'exaspérèrent. De la fureur se dressait en lui, cherchait une issue, enflait les nerfs, les veines, poussait le sang au cœur, jaillissait des yeux. L'autre frappait les parements de son uniforme pour attester son honneur devant deux capitaines arrêtés à ses exclamations: «Un brigand!… Un brigand de Georges qui m'a offert de l'argent pour me corrompre!… Le voilà son argent, l'argent de Pitt et Cobourg…» Il montrait à terre les deux louis et les deux écus. Bernard essuya en cette insolence toutes les insolences déjà subies, celles des bourgeois, celles des passants, celles des Cavrois, celles de la France réjouie du printemps impérial. Par cet homme gras et vif, tout lui criait la haine, l'outrage, tout insultait à son caractère, publiquement. La foi de ces gens démentait sa vie. Il ne vit plus rien qu'une figure ronde et pâle crachant l'insulte entre des favoris crépus. Alors il leva la main sur ce Lanthérol, et s'avança, plein de démence, désireux de frapper, de détruire. Des cannes s'interposèrent: «Messieurs!…» Dix hommes les entouraient, militaires, civils… Lanthérol se taisait, droit, les poings fermés, la lèvre tremblante. «C'est un ancien capitaine de dragons… balbutiait-il enfin… On l'a rayé des cadres de l'armée pour conspiration dans l'affaire des brigands…—Je suis un ami du général Moreau; glorieux de cette amitié… Je n'abandonne pas ceux que frappe le malheur ou l'injustice… Je me nomme Bernard Héricourt… Quelqu'un parmi vous veut-il me servir de second? Je suis le gendre du colonel Lyrisse commandant le 20e régiment de cuirassiers…» Un vieillard se présenta. Il connaissait le colonel Lyrisse, savait le mariage. Un lieutenant de grenadiers les assista… Deux capitaines acceptèrent de représenter Lanthérol; et le quatuor entama des pourparlers. Héricourt s'écarta.
Il gravit la banquette d'infanterie et arpenta le gazon. La campagne claire frissonnait au loin derrière le rideau de peupliers. «Enfin,» pensa la colère du jeune homme. Malgré ses efforts, il eût voulu frapper de suite. Il percevait une telle fureur dans son âme que, sûrement, elle vaincrait, irrésistible. Ses dents inférieures essayaient de broyer les supérieures, tant elles se serraient. Il souffla. L'indignation et la rage secouaient ses muscles frémissants. Lui, lui, accusé de corruption, de traîtrise, lui!… Ah! Il en eût voulu rire, vraiment; mais les nerfs n'obéissaient point à sa volonté incapable de raison, hormis de celle qui prépare les coups mortels. Lui, lui, un traître!… Ah! Il croisait les bras. Il marchait. Les images survenues d'Aurélie, de sa femme, de Caroline, il les bouscula loin de son attention, revint tout de suite à cette figure ronde et pâle entre des favoris crépus qu'il balafrerait avec son sabre, qu'il exterminerait, qu'il anéantirait, afin que jamais plus cet homme ne pût répéter sur terre qu'il avait accusé de traîtrise et de corruption le caractère de Bernard Héricourt. Non. Il ne le pourrait plus bientôt…, certainement. «Le sabre, oui, répondit Bernard, à ses témoins. Qu'on aille en chercher à la citadelle…» On le fit descendre par des sentiers difficiles, jusqu'au fond du fossé. C'était un terrain plan, solide… Des artilleurs apportèrent une bêche; ils tracèrent les limites au-delà desquelles on ne pourrait plus rompre. Ces détails l'intéressèrent. Il désira que le sort plaçât l'adversaire le dos au mur de la contrescarpe, en sorte que le corps se détacherait bien contre la pente de briques. Ainsi aurait-il pour but d'acculer Lanthérol à ce mur, de l'écraser entre le fer du sabre et la matière. Au reste, les deux places étaient bonnes. Il essaya un moulinet avec sa canne. Lanthérol parut entre ses témoins, et s'assit sur une pierre, en affectant de bâiller.
Les sabres n'arrivaient pas. À coups de pied les artilleurs chassaient les pierres et les tessons, écrasaient les mottes. L'arène devint nette. Bernard étudia sa respiration, expira l'air, l'aspira, en mesure, régla le souffle. Il se crut joyeux comme, aux jours d'enfance, lorsqu'il préparait à son camarade une brimade malicieuse. La théorie des feintes et des coups de banderole occupait toute sa mémoire. Il remarqua cependant les boutons d'or et les marguerites dans l'herbe. L'autre, un fantassin, saurait peu manier l'arme de cavalerie. Il le vit qui se débarrassait de son ceinturon, de son épée. Il ouvrait son habit aux parements blancs, son gilet. Les armes arrivèrent dans une serge que portait un adjudant d'artillerie. Un chirurgien suivait. Le vieillard ami du colonel Lyrisse mesura les lames fraîchement affûtées. Autour les témoins s'assemblèrent. Lanthérol dépouilla son habit et sortit de son linge pour laisser voir un torse poilu. Bernard retira sa redingote, détortilla sa cravate noire, enleva sa chemise. Quand il en sortit, chacun tenait sa place réglementaire. Il avança jusque la ligne centrale tracée par la bêche, et se dressa en une attitude qu'il voulut noble. Ses yeux s'impatientaient de l'attente. Enfin il reçut le sabre, l'empoigna, l'assura dans sa main. Ce lui parut d'une légèreté fabuleuse. Son adversaire essaya trois moulinets faciles qui n'étaient pas d'un incapable. Mais Héricourt se sentit plus haut que le chef de bataillon, plus alerte aussi. Vaincre, il le désira de tout lui-même. Il avait suffisamment pâti, jusqu'à ce jour, du Rival. Il l'atteindrait dans cet homme au front chauve, dont les cheveux ne partaient que de l'occiput et des oreilles pour s'unir en queue. Le crâne d'ivoire sollicitait le coup: ce serait là que Bernard frapperait après avoir attiré la lame adversaire en dehors par une feinte au flanc. Il vit l'homme, chanceler déjà, le crâne ouvert. De même en fut-il aussitôt, après trois paroles des témoins, deux pas en avant, une parole encore, un silence entre les officiers aux habits bleus et le vieillard coiffé d'un chapeau gris, qui joignait les pointes, sa canne sous le bras, les breloques pendant au long de sa culotte de velours jaune: car Héricourt visa le crâne, attendit le commandement, pensa qu'il tenait là, sous son arme, le vil Buonaparté, opposa la garde à un coup porté en tête, et son sabre fila par dessous, menaçant les côtes à droite, vers où revint la lame adversaire abaissée; mais alors un preste dégagement ramena le sabre de Bernard dans la ligne intérieure, l'éleva d'un élan, puis l'abattit jusqu'au choc; il dut sauter en arrière pour ne pas recevoir dans la poitrine le coup de Lanthérol qui trébuchait…, qui tomba. Bernard vit encore la stupeur des soldats immobiles à dix toises, celle des témoins, avant qu'ils ne bougeassent, ahuris par la rapidité du combat. Ils accoururent et s'accroupirent devant le blessé, qu'ils retournèrent sur le dos. Le sang commença de rougir la fêlure, au front partagé. «Peste! Monsieur, murmura le vieillard, vous faites vite.» Bernard contint son bonheur puéril. Il eût dansé. Il lui sembla que, le mauvais destin gisait là dans le corps de l'homme étourdi, dont le vent agitait les poils sur la poitrine hâlée. Maintenant il allait réussir en tout. Le soleil était beau, les arbres gracieux, l'air frais, les fleurettes resplendissantes. Il se sentit libre, bien qu'il se garrottât le cou dans sa cravate. Le vieillard racontait ses jeunes exploits accomplis à côté du colonel Lyrisse, au régiment de Vendôme-Cavalerie. Le chirurgien réclamait une civière. Héricourt et ses témoins saluèrent avant de partir.
Il ne l'étonna point que Cavrois lui remît, au soir, le document sollicité du général Junot, toutes choses devant désormais se conclure heureusement, encore qu'il eût garde de se vanter devant Caroline et son mari au sujet du duel. Sur le papier bleuâtre une vignette représentait des barils de poudre, des ancres, des affûts, des armes, des écouvillons, des boulets, des sacs, un mortier et des bottes de paille: