GRENADIERS DE LA RÉSERVE
_Au quartier général, à Arras, le 7 messidor an XII de la
République
J.-A. Junot, général de division, commandant les grenadiers de la
Réserve,
Certifie qu'il n'est jamais parvenu à sa connaissance aucun rapport contre M. Bernard Dessling-Héricourt, capitaine adjudant-major au 23e régiment de dragons, ni pour sa conduite, ni sur aucun propos qu'il ait pu tenir contre le gouvernement_.
Junot.
Caroline le pressa de joindre Augustin et de se faire présenter à Oudinot pour en obtenir une pièce analogue. Bernard décida de partir le lendemain avant que le bruit de la rencontre se fût propagé. Les duels, fréquents parmi les militaires, n'émotionnaient point outre mesure. D'ailleurs Lanthérol, au dire du chirurgien, pouvait guérir; le cerveau n'était pas entamé. Mais, en apprenant les motifs de la querelle, Junot se fût repenti d'avoir attesté la sagesse politique du capitaine Héricourt.
Le soir, il ne quitta point la sœur qui le morigénait à cause de ses dépenses. Il n'économisait rien. Elle le devinait. Le colonel Lyrisse ne versait pas la dot. Il importait de faire valoir les terres dépendant du château en Lorraine, puis de refréner le luxe de Virginie. Vivait-elle dans le luxe, elle qui montrait sa robe de cotonnade, sa grosse écharpe tricotée? Ils devaient songer que sur le bénéfice des moulins, des tanneries, de l'entrepôt à Dunkerque, des bateaux à charbon, la part de chacun était juste un septième. Si le père poursuivait la procédure, et s'il fallait lui remettre la gestion du bien, ce bénéfice se réduirait au tiers en peu de mois. Praxi-Blassans arrêterait nécessairement la reconstitution de son domaine héréditaire en Vaucluse. Mécontenter l'irritable diplomate, c'était peut-être rendre son influence moins active en faveur des Moulins et Tanneries Héricourt. Talleyrand avait promis de descendre en Vaucluse, à l'automne. De cette visite à Blassans, un bien considérable résulterait sans doute pour la famille. Il importait que chacun aidât le beau-frère, et, pour ce, laissât une part de son revenu à l'entreprise.
Du casier, elle tira ses livres. Elle lut les chiffres, en se lamentant: elle soupçonnait les comptables, les agents, l'homme de confiance à Ostende, les rouliers et les haleurs de chalands. En outre les frères de Dunkerque voulaient armer en course la goëlette pour courir sus aux navires de commerce anglais. Ils espéraient de bonnes prises. Cela ne lui inspirait aucune confiance.
Jusqu'à cette dernière plainte, Bernard n'avait écouté que de l'attitude. L'orgueil nourrissait la fièvre de son esprit. Il admirait sa prestesse à férir, la sûreté de sa parade, l'exactitude du geste dégageant le sabre et l'élevant d'un coup pour lui donner la force d'une pesanteur. Quel lucide courage! Et l'autre écroulé sans vie! Comme sa volonté tuait vite. Comme elle avait tué à Engen, à Mœsskirch, à Hochstedt, à Hohenlinden!… Comme elle lui avait valu de triompher en guerre, en amour: Virginie! Un être nouveau allait surgir de cette belle chair; un être qui perpétuerait cette puissance de vouloir. Lui-même allait reconquérir son grade; mais si la chose semblait difficile, pourquoi ne point s'unir à la croisière de ses aînés? L'aventure deviendrait favorable, lui sur le pont. Caroline avait toujours récriminé ainsi. Bonne, elle veillait pour les autres, soignait le bien, pourvoyait aux dépenses, tranquillisait les créanciers. Autour de Cavrois elle édifiait une fortune énorme, sans rien prendre pour elle qu'une graisse précoce dont jouissait déjà Dieudonné bavant son laitage, assis sur une fourrure, au milieu des lettres d'un abécédaire en bois peint.
Le mari ne souffrait pas de cette négligence, ni des savates éculées aux bas des servantes, ni des tabliers sales sur leurs robes à fleurs, ni de l'air chargé de parfums de vaisselle venus par le corridor. Les chats griffaient l'étoffe des meubles délabrés. La jolie pendule en lyre que le soleil de cuivre animait de son balancement derrière les cordes dorées, on l'avait recouverte d'un globe en verre. Pendule où l'heure avait sonné des départs pour la guerre, pour les noces, pour la vieillesse, pour la mort, pour la vie, depuis vingt-cinq ans, elle répétait son calme tic tac qui mesurait la doléance de Caroline.