Travailler! Les deux hommes voyaient là le but unique de vivre. Ni les plaisirs, ni les amitiés, ni l'amour ne gagnaient sur leur travail. Entre eux, Héricourt éprouvait quelque honte de son inutilité. Il leur servit spontanément de secrétaire. Il allégeait les besognes de Praxi-Blassans, dans l'espoir de contribuer à la réussite.

—Mon c.er, lui demandait Aurélie, pourquoi te démènes-tu et cours-tu partout? Repose-toi. Tout à l'heure tu devras partir pour les camps. Jouis de ton loisir.

—Tu ne sais pas, ma bonne, la raison de toute cette ardeur, ripostait Virginie; il croit que tu es ambitieuse, et il veut que ton mari devienne ministre. C'est gentil, hein?

La sœur se mit à rougir, à pâlir, et, bien que, depuis le jour de l'explication au château de Lorraine, rien ne se fût renouvelé de leur émoi, Bernard fut très content. Elle comprenait le mobile de son effort. Mais il sortit tout de suite. Dehors, son caractère pensa: «Défends-toi contre la tentation du crime. Sois seulement glorieux d'un si bel amour.»

À quelque temps de là, un officier sarde, le major Brandini, nuisit à Praxi-Blassans, qui déjouait ses manœuvres dans les ministères et venait de faire avorter son essai diplomatique. Cet homme allait partout, disant qu'au surplus c'était un ami de Moreau et de Pichegru, que son beau-frère, le capitaine Héricourt, avait conspiré jusqu'à se faire casser, que tous deux avaient des attaches équivoques. Ces bruits vinrent aux oreilles de l'Empereur, qui gronda Talleyrand.

La situation de Praxi-Blassans parut fâcheuse. Les mémoires de ses plans étaient tous aux mains du ministre et en voie d'exécution. On pouvait, sans péril, le casser aux gages ou l'expédier en quelque mission désagréable. Or l'affaire de l'Empereur-Roi était celle qui devait lui assurer l'avenir. Très contrit, Héricourt fut trouver le baron de Cavanon. Cet ami le détourna de provoquer Brandini: un duel eût seulement transformé la chose en scandale. Mais il conseilla de voir l'Empereur, de solliciter la réinscription sur les contrôles de l'Inspecteur aux Revues, de lui expliquer le cas et de réclamer justice. Cavanon promettait d'obtenir une audience à l'improviste, en le présentant d'abord comme son secrétaire et ami. Bernard demanda quelques heures pour réfléchir.

Avant ce jour-là, il s'était refusé à toute démarche personnelle. L'idée de prendre une attitude humble devant Buonaparté le révoltait trop. Il sauta dans un cabriolet, rentra chez lui. Virginie achevait de mettre son manteau de deuil pour conduire la petite Denise chez sa belle-sœur.

—Que faire?

—Mon pauvre, mon pauvre Bernard!… Et Aurélie! Elle aime tant son mari. S'il perdait sa position!… Ah! Elle en ferait une maladie… Mais toi, toi… Moi je t'aime, tu sais. Pense à nous d'abord. Je ne désire pas te voir partir pour la guerre, moi! tu sais, vraiment!

Cette parole le décida. Son caractère n'admit point le prétexte de la vanité personnelle, pour se dérober au devoir du soldat. Brutus eût sacrifié sa rancune à la grandeur de Rome et à l'honneur de marcher sous les enseignes des légions. L'amitié, le patriotisme et la gloire, la reconnaissance envers les sentiments d'Aurélie: tout plaidait. Il ne s'endormirait pas dans la mollesse de l'existence. Il ne resterait pas le seul inactif de la famille.